Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— J’y vois une image très symbolique.
— Il n’y a aucun symbole là-dessous. Siegmund est dans la branche administrative ; il va là où sont les administrations. Moi je suis historien ; je vais où je peux faire de l’histoire.
— Tu n’aimerais pas un jour travailler à Louisville ?
— Non.
— Pourquoi n’as-tu aucune ambition ?
— Ta vie est-elle si misérable ici ? demande-t-il, faisant un effort pour se contrôler.
— Je voudrais que tu me dises pourquoi Siegmund, à quatorze ou quinze ans, est déjà arrivé si haut, alors que toi, à vingt-six ans, tu es toujours un gagne-petit.
— Siegmund est ambitieux, et moi je suis plutôt passif – je le reconnais. Peut-être est-ce chromosomique. Siegmund se trouve bien de cette vie de lutte perpétuelle. D’autres ne la supportent pas – la plupart. Les luttes stérilisent, Micaela. C’est un besoin primitif. Dieu soit loué, que reproches-tu à ma carrière ? Quel mal y a-t-il à vivre à Shangai ?
— Un niveau plus bas, et nous serions à…
— À Chicago, coupe-t-il. Je sais. Mais nous n’y sommes pas. Maintenant puis-je m’en aller travailler ?
Il part. En chemin il se demande s’il doit envoyer Micaela chez le conseiller. Il est impérieux qu’elle se réajuste à la réalité. Son seuil de consentement a dangereusement baissé, tandis que son niveau de désirs a considérablement grimpé. Jason est parfaitement conscient qu’il faut prendre en considération de telles variations avant qu’elles ne deviennent incontrôlables et ne conduisent à une conduite anti-sociale et à la chute. Micaela a sans aucun doute besoins des soins d’un éthicien. Mais Jason repousse cette éventualité. L’idée que quelqu’un tripote l’esprit de son épouse lui répugne. C’est du moins ce qu’il prétend, mais en lui-même une voix moqueuse insinue qu’il laisse aller parce qu’il espère secrètement voir Micaela commettre des actes définitivement antisociaux qui lui feront dévaler la chute. Il pénètre dans le descenseur et programme l’étage de son bureau, à Pittsburgh. Le corps léger, il plonge à travers les cités qui forment Monade Urbaine 116. Chicago, Edimbourg, Nairobi, Colombo.
Tout autour de lui, il éprouve la masse énorme, réconfortante dans sa solidité. C’est son monde qu’il traverse. Jamais il n’est sorti de la tour. Pourquoi faire ? Ses amis, sa famille, toute sa vie sont contenus ici. Rien n’y manque : théâtres, stades, écoles, hôpitaux, lieux de culte. Devant son pupitre électronique il a accès à n’importe quelle œuvre d’art considérée comme humainement sanctifiante. Aucune personne de sa connaissance n’a jamais quitté le bâtiment sauf ceux tirés au sort, il y a quelques mois, pour aller peupler la nouvelle Monade Urbaine 158 – et ceux-ci, bien sûr, ne reviendront jamais. Selon certaines rumeurs, les administrateurs urbains iraient parfois en voyages d’études de tour en tour, mais Jason n’est pas certain que ce soit vrai – il ne voit pas non plus la nécessité ou l’intérêt de telles tournées. N’existe-t-il pas des réseaux inter-monadiaux de communication instantanée capables de transmettre toutes les informations nécessaires ?
C’est un système parfait. Etant historien, donc en position privilégiée pour étudier les documents de l’époque pré-monadiale, il se rend mieux compte que les autres de la perfection intrinsèque. Il connaît l’épouvantable chaos qui régnait auparavant. Les libertés horribles ; l’atroce nécessité d’avoir à choisir. L’insécurité. La confusion. Le manque de guidages. L’informité des contextes.
185e étage. Il se rend à son lieu de travail, à travers les couloirs endormis de la cité. C’est une pièce modeste, mais il s’y trouve bien. Des murs miroitants. Une fresque murale peinte sur le plafond. Et, bien sûr, les écrans et claviers indispensables.
Sur son bureau, cinq petits cubes étincelants. Chacun d’eux représente le contenu de plusieurs bibliothèques. Il y a deux ans maintenant qu’il travaille dessus, pour sa grande idée : La Monade Urbaine en tant qu’Évolution Sociale : Paramètres de l’Esprit Définis Par la Structure Communautaire. Son argumentation est la suivante : la transition à une société monadiale a apporté une transformation fondamentale de l’esprit humain – chez les Occidentaux, tout au moins. Une sorte d’orientalisation, ayant permis à ces peuples autrefois agressifs d’accepter leur nouvel environnement. Des réactions et des réponses plus souples, plus dociles aux événements. L’ancienne philosophie expansionniste-individualiste a été abandonnée ainsi que ses conséquences (à savoir l’ambition territoriale, la mentalité conquistador, la poussée vers le toujours plus loin) au profit d’une sorte de conscience collective centrée sur la croissance ordonnée et illimitée de la race humaine. Une évolution psychique indubitable – une étape vers l’acceptation totale de la future société. Les opposants avaient été évincés des générations plus tôt. Nous qui n’avons pas dévalé la chute, acceptons l’inéluctable. Oui. Oui. C’est un sujet d’une immense importance, Jason en est persuadé. Micaela n’avait pas été du même avis quand il lui en avait parlé.
— Tu veux dire que tu vas écrire des pages et des pages pour prouver que des gens habitant dans des cités différentes sont eux-mêmes différents de ceux qui vivent dans la jungle ? Quelle idée révolutionnaire ! Je peux en dire autant que toi en quelques mots.
Il n’avait pas non plus rencontré un grand enthousiasme quand il avait proposé son sujet au Conseil – il avait toutefois réussi à obtenir leur accord. Jusqu’à présent il s’est essentiellement occupé de se plonger dans les images du passé, afin de devenir lui-même un citoyen d’une société pré-monadiale. Il espère ainsi acquérir la parallaxe nécessaire, la perspective sur sa propre société dont il aura besoin pour son étude. Il ne compte pas commencer la rédaction avant deux ou trois ans.
Il consulte ses notes, choisit un cube et l’insère dans le compartiment.
Une sorte d’extase s’empare de lui tandis que les premières vues de l’ancien monde apparaissent sur l’écran. Il s’approche du micro et commence à dicter. Son débit est tellement précipité qu’il en bafouille – c’est ainsi qu’étaient les choses.
Des maisons et des rues… un monde horizontal… des unités d’habitations individuelles : ma maison, mon château… fantastique ! Trois personnes vivant sur mille mètres carrés à peu près… des rues. Le concept de rue nous semble difficile à concevoir – comme un énorme couloir sans fin… des véhicules privés… où se dépêchent-ils ? Pourquoi vont-ils si vite ? Pourquoi ne restent-ils pas chez eux ? Fracas ! Du sang ! Une tête qui heurte du verre et le fait éclater. Encore un fracas ! Un fluide sombre se répand dans la rue et brûle… Une journée de printemps… en plein jour… une ville importante… scène de rue… quelle cité ? Chicago, New York, Istanbul, Le Caire… des gens marchent en PLEIN AIR… des rues pavées… les êtres et les véhicules se frôlent et se croisent… quelle horreur ! Estimation approximative 10 000 personnes sur une bande de huit mètres de large sur quatre-vingts de long. Vérifier estimation. Coude à coude. Dire qu’ils pensaient que notre monde serait surpeuplé ! Du moins nous ne nous marchons pas sur les pieds comme eux, nous n’empiétons pas sur notre voisin – nous avons appris à garder nos distances à l’intérieur de notre vie entièrement urbaine. Au milieu de la rue, des véhicules en mouvement… le bon vieux chaos… activité principale : la recherche des biens… consommation personnelle… image vectorielle interne d’une boutique donnée par cube 11 A b 8 – échange argent-marchandises. Pas de grandes différences excepté la nature circonstantielle de la transaction… ont-ils besoin de ce qu’ils achètent ? où le mettent-ils ?