Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Bien, mon colonel.
Eremoil se retourna et regarda vers le ponant encore enveloppé dans la nuit sauf à l’endroit où les terribles rougeoiements de la zone incendiée l’illuminaient. Aibil Kattikawn avait probablement passé toute la nuit à arroser ses terres avec des pompes et des tuyaux. Cela ne servirait à rien, bien entendu ; un feu de cette importance dévore tout sur son passage et brûle jusqu’à ce qu’il ne reste plus de combustible. Kattikawn allait mourir et le toit de tuiles du manoir allait s’effondrer, et il n’y avait rien à faire. Il ne pouvait être sauvé qu’en risquant la vie d’innocents soldats, et encore était-ce peu probable ; il pouvait également être sauvé si Eremoil décidait de passer outre aux ordres de lord Stiamot, mais pas pour longtemps. Alors il mourra. Eremoil se dit qu’après neuf ans de guerre, il allait enfin être la cause d’une mort et que c’était l’un de ses propres frères de race. Tant pis. Le sort en était jeté.
Il resta à son poste d’observation encore à peu près une heure, las mais incapable de bouger, jusqu’à ce qu’il voie les premières explosions dans les contreforts près de Bizfern, ou peut-être Domgrave, et il comprit que le bombardement incendiaire du matin avait commencé. La guerre sera bientôt finie, se dit-il. Nos derniers ennemis sont en fuite et vont chercher refuge sur la côte où ils seront internés et transportés sur l’autre continent et le monde retrouvera la paix. Il sentit la chaleur du soleil estival sur ses épaules et la chaleur de l’incendie qui lui chauffait les joues. Le monde retrouvera la paix, songea-t-il, et il alla chercher un endroit pour dormir.
III. La cinquième année de la traversée
Cette expérience est très différente de la première. Hissune n’est pas frappé de stupeur comme la première fois, il est moins bouleversé ; c’est une histoire triste et émouvante, mais elle ne le secoue pas jusqu’au tréfonds de lui-même comme l’étreinte du Ghayrog et de l’être humain. Elle lui a pourtant beaucoup appris sur la nature de la responsabilité, sur les conflits qui surviennent entre des forces antagonistes dont on ne peut dire ni de l’une ni de l’autre qu’elle est dans l’erreur et sur la signification de la véritable tranquillité d’esprit. Il a également découvert quelque chose sur le processus de la mystification, car dans toute l’histoire de Majipoor il n’y a pas eu un personnage plus divinisé que lord Stiamot, le brillant roi-guerrier qui brisa la force des sinistres Métamorphes indigènes, et huit mille ans d’idolâtrie ont fait de lui un être imposant de majesté et de magnificence. Le lord Stiamot du mythe existe encore dans l’esprit de Hissune, mais il a fallu le mettre un peu de côté de manière à faire de la place au Stiamot qu’il a vu par les yeux d’Eremoil – ce petit homme épuisé, blafard et ratatiné, vieux avant l’âge, consumé par une vie passée sur les champs de bataille. Un héros ? Assurément, sauf peut-être pour les Métamorphes. Mais un demi-dieu ? Non, un être humain, trop humain, toute vulnérabilité et fatigue. Il est important de ne jamais oublier cela, se dit Hissune, et il se rend compte à cet instant que les minutes dérobées dans le Registre des Ames lui procurent sa véritable éducation, son doctorat es vie.
Il lui faut longtemps avant de se sentir prêt à retourner suivre un autre cours. Mais au bout d’un certain temps, la poussière des archives des impôts commence à s’insinuer jusqu’aux profondeurs de son être et il éprouve le besoin d’une diversion, d’une aventure. Donc, il retourne au Registre. Il y a une autre légende à explorer. Un jour, il y a bien longtemps, un bateau chargé de fous a levé l’ancre pour entreprendre la traversée de la Grande Mer – de la démence s’il y eut jamais entreprise démente, mais une glorieuse démence et Hissune décide de prendre place à bord de ce navire et de découvrir ce qu’il est advenu de son équipage. Quelques recherches lui fournissent le nom du capitaine : Sinnabor Lavon, originaire du Mont du Château. Les doigts de Hissune courent légèrement sur les touches pour indiquer la date, le lieu et le nom et il s’enfonce dans son siège, calme, attendant, prêt à prendre la mer.
C’est durant la cinquième année de la traversée que Sinnabor Lavon remarqua les premiers filaments d’herbe à dragon qui ondulaient et se tortillaient dans la mer le long de la coque du navire.
Il n’avait, bien entendu, aucune idée de ce que c’était, car personne sur Majipoor n’avait jamais vu d’herbe à dragon. Ces parages lointains de la Grande Mer n’avaient jamais été explorés. Mais il savait que c’était la cinquième année de la traversée, car Sinnabor Lavon avait consciencieusement noté tous les matins sur le livre de bord la date et la position du navire afin que les explorateurs conservent des repères psychologiques sur cet océan infini et monotone. Il était donc certain que ce jour était dans la vingtième année du Pontificat de Dizimaule, lord Arioc étant Coronal, et d’être dans le courant de la cinquième année depuis que le Spurifon avait appareillé du port de Til-omon pour son voyage autour du monde.
Au début, il prit l’herbe à dragon pour une masse de serpents de mer. Elle paraissait mue par une force intérieure, ondoyant, se tortillant, se contractant et se relâchant. Sur l’onde calme et sombre elle avait des chatoiements de couleurs éclatantes, chaque filament iridescent lançant des reflets émeraude, indigo et vermillon. Il y en avait un petit amas à bâbord et une bande un peu plus large qui tachait la mer à tribord.
Lavon regarda le pont inférieur par-dessus le bastingage et vit un trio de silhouettes hirsutes à quatre bras : des Skandars de l’équipage, ravaudant des filets ou faisant semblant. Ils le gratifièrent d’un regard morne et dur. Comme de nombreux membres de l’équipage ils étaient depuis longtemps las de la traversée.
— Hé ! vous, là-bas ! hurla Lavon. Sortez l’écope ! Prélevez des échantillons de ces serpents !
— Des serpents, capitaine ? Quels serpents ?
— Là ! là ! Vous ne voyez donc pas ?
Les Skandars regardèrent l’eau, puis, avec une certaine gravité condescendante, levèrent les yeux vers Sinnabor Lavon.
— Vous parlez de ces herbes ?
Lavon regarda de plus près. Des herbes ? Le navire avait déjà dépassé les premiers amas, mais il y en avait d’autres devant, des masses plus importantes, et il plissa les yeux, essayant de distinguer des fibres végétales dans l’enchevêtrement flottant. La masse remuait, comme des serpents auraient pu le faire. Mais Lavon ne voyait ni têtes ni yeux. Alors c’étaient peut-être des herbes. Il gesticula impatiemment et les Skandars, sans se presser, commencèrent à déplier l’écope articulée montée sur un espar avec laquelle les spécimens biologiques étaient recueillis.
Quand Lavon atteignit le pont inférieur, un petit tas dégoulinant d’herbes s’élevait sur les bordages et une demi-douzaine de membres de l’expédition étaient rassemblés autour, Vormecht, le second, Galimoin, le chef navigateur, Joachil Noor et deux de ses scientifiques et Mikdal Hasz, le chroniqueur du bord. Une odeur piquante d’ammoniac flottait dans l’air. Les trois Skandars restaient en retrait, se bouchant ostensiblement le nez et grommelant, mais les autres, riant, montrant les herbes ou les poussant du doigt, paraissaient plus animés et excités qu’ils ne l’avaient été depuis des semaines.
Lavon s’agenouilla près d’eux. Il n’y avait aucun doute, il s’agissait bien d’un genre d’algue dont chaque fibre plate et charnue était à peu près de la taille d’un homme, large comme le bras et épaisse comme un doigt. Elle remuait et se contractait convulsivement, comme mue par un ressort, mais ses mouvements devenaient visiblement plus lents d’instant en instant à mesure qu’elle séchait et les couleurs vives perdaient rapidement leur éclat.