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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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35. Parmi les coutumes particulières qu'avaient nos ancêtres les Gaulois, à ce qu'en dit César, il en était une selon laquelle les enfants ne se présentaient devant leurs pères et ne se montraient en public en leur compagnie que lorsqu'ils commençaient à porter les armes ; comme pour signifier qu'à partir de ce moment ils pouvaient aussi faire partie des connaissances et des familiers de leurs pères.

36. J'ai encore observé une autre sorte d'indélicatesse de la part de certains pères de mon époque : celle qui consiste à ne pas se contenter d'avoir privé leurs enfants, durant toute la durée de leur longue existence, de la part qui devait normalement leur revenir sur leur fortune, mais de laisser encore à leur femme après eux cette même autorité sur tous leurs biens, avec le droit d'en disposer à leur fantaisie. Et j'ai vu ainsi un seigneur appartenant aux premiers officiers de la Couronne, qui pouvait normalement espérer prétendre à plus de cinquante mille écus de rente, mourir nécessiteux et accablé de dettes, à plus de cinquante ans, et sa mère, dans son extrême décrépitude, jouissant encore de tous ses biens de par la volonté du père, qui avait de son côté vécu près de quatre-vingts ans. Cela ne me semble pas du tout raisonnable.

37. Je trouve donc de peu d'intérêt, pour quelqu'un dont les affaires vont bien, d'aller chercher une femme qui lui donne la charge de s'occuper d'une dot importante ; il n'est pas de dette extérieure qui cause plus de ruine aux maisons. Mes prédécesseurs ont couramment suivi cette règle fort à propos, et j'ai fait de même. Mais ceux qui nous déconseillent les épouses riches, de peur qu'elles soient moins dociles et moins reconnaissantes, se trompent ; ils ont tort de nous faire perdre de réels avantages sur une aussi légère conjecture. Il n'en coûte pas plus aux femmes déraisonnables de passer par dessus une bonne raison que par dessus une mauvaise. Plus elles ont tort et plus elles sont contentes d'elles-mêmes. L'injustice les attire, comme l'honneur de leurs actions vertueuses attire celles qui sont sensées, et elles sont d'autant plus sensées qu'elles sont riches, comme elles sont plus volontiers et plus fièrement chastes quand elles sont belles.

38. Il est juste de laisser l'administration des affaires de la maison aux mères tant que les enfants ne sont pas en âge, selon la loi, de pouvoir s'en charger. Mais le père les aura bien mal élevés s'il ne peut espérer que dans leur maturité ils auront plus de sagesse et de compétences que sa femme, vu la faiblesse ordinaire de ce sexe. Il serait toutefois vraiment contre nature de faire dépendre la situation des mères des décisions de leurs enfants. On doit leur donner largement de quoi faire face à leurs besoins selon la condition de leur maison et en fonction de leur âge, d'autant que la pauvreté et l'indigence sont bien plus choquantes pour elles et plus difficiles à supporter que pour les hommes : il vaut encore mieux faire supporter cela aux enfants.

39. En général, la plus saine façon de répartir nos biens en mourant me semble être de le faire selon l'usage du pays. Les lois y ont mieux pensé que nous, et mieux vaut les laisser se tromper dans leur choix que de prendre ce risque nous-mêmes. Ces biens ne sont pas véritablement les nôtres, puisque d'après des lois édictées en dehors de nous, ils sont destinés à certains de nos successeurs. Et même si nous avons quelque liberté de modifier cela, j'estime qu'il faut une raison grave et évidente pour nous amener à déposséder quelqu'un de ce que le sort lui avait acquis, et que la justice lui attribuait ; et que c'est abuser de façon déraisonnable de cette liberté que de l'utiliser pour satisfaire nos fantaisies personnelles. J'ai eu cette chance de ne pas avoir l'occasion d'être tenté de détourner mon affection de la règle commune et légitime. J'en vois pour qui c'est peine perdue que d'essayer de les faire changer d'avis. Un mot de travers suffit pour eux à effacer les mérites de dix années. Heureux celui qui se trouve là au bon moment pour flatter leurs dernières volontés ! C'est la dernière action qui est déterminante : non pas les soins les plus dévoués et les plus assidus, mais les plus récents, ceux qu'on a donnés au bon moment. Voilà des gens qui se servent de leur testament comme si c'était des pommes ou des bâtons, pour gratifier ou pour corriger ceux qui y prétendent, en fonction de chacun de leurs actes. Et c'est quelque chose de trop lointaine conséquence et de trop d'importance pour être ainsi agité à chaque instant. Les sages l'établissent une fois pour toutes, en se fondant surtout sur la raison et la coutume.

40. Nous prenons un peu trop à cœur les « substitutions masculines118 », et recherchons pour nos noms une éternité ridicule. Nous donnons aussi trop d'importance aux fragiles conjectures faites sur l'avenir des enfants à partir de ce que nous pouvons observer chez eux. On m'eût peut-être fait une injustice en me déplaçant de mon rang d'aîné parce que j'étais le plus balourd et le moins intelligent, le plus lent à apprendre et le plus réticent à l'égard des leçons, non seulement parmi mes frères, mais parmi tous les enfants de ma province, qu'il s'agisse de travail de l'esprit ou du corps. C'est une sottise de faire des choix particuliers sur la foi de ces divinations qui nous trompent si souvent. Si on peut faire une entorse à la règle ordinaire, et modifier les destins qui seraient normalement ceux de nos héritiers, il faut que ce soit en fonction d'une difformité corporelle énorme et évidente, un défaut durable et qui ne se peut corriger, et qui, pour nous qui accordons tant d'importance à la beauté, constitue un préjudice considérable.

41. Ce plaisant dialogue de Platon, celui du législateur avec ses concitoyens119, illustrera ce que je dis. « Comment donc, disent-ils, sentant leur fin prochaine, ne pourrons-nous pas disposer de ce qui est à nous en faveur de qui nous plaira ? O dieux, quelle cruauté qu'il ne nous soit pas possible de décider à notre guise de ce que nous allons donner à nos proches, selon la façon dont ils nous auront servis pendant nos maladies, notre vieillesse, et veillé à nos affaires ! » A quoi répond le législateur : « Mes amis, qui ne tarderez sans doute pas à mourir, vous ne pouvez guère aujourd'hui connaître qui vous êtes et connaître ce qui vous revient, selon ce qui est inscrit au fronton de Delphes. Moi qui fais les lois, je prétends que vous ne vous appartenez pas, non plus que ne vous appartient ce dont vous jouissez. Vous et vos biens, vous appartenez à votre famille, tant passée que future. Mais vous et votre famille, vous appartenez avant tout à la Cité. C'est pourquoi ma tâche est de vous empêcher de faire un testament injuste, sous le coup de quelque passion, ou sous l'influence de quelque flatteur habile en paroles. Mais dans le respect de l'intérêt général de la Cité, dans l'intérêt aussi de votre famille, j'établirai des lois et ferai en sorte que selon la raison, l'intérêt individuel soit sacrifié à l'intérêt commun. Partez paisiblement là où vous appelle la destinée humaine. C'est à moi, qui ne favorise pas plus une chose que l'autre, et qui autant que possible, me soucie du bien général, que revient le soin de ce que vous laissez. »

42. Mais je reviens à mon propos sur la question des femmes : il me semble, je ne sais trop pourquoi, que rares sont celles qui ont de l'autorité sur les hommes, sauf celle qui leur est naturelle, l'autorité maternelle; et sauf en matière de châtiment, dans le cas de ceux qui, du fait de quelque humeur maladive, se sont volontairement soumis à elles. Mais cela ne concerne pas du tout les vieilles femmes dont il s'agit ici. C'est l'évidence de cette considération qui nous a fait forger et donner consistance si volontiers à cette « loi » que nul n'a jamais vue, et qui prive les femmes de l'accession à la couronne120. Et il n'est guère de seigneurie au monde où on ne l'allègue, comme ici, par une apparence de raison qui lui donne autorité ; mais le hasard lui a donné plus de crédit en certains lieux qu'en d'autres. Il est dangereux de laisser au jugement des femmes la répartition de notre succession, selon le choix qu'elles feront des enfants, qui est toujours injuste et fantasque. Car cet appétit déréglé, cette altération du goût qu'elles montrent pendant leur grossesse, elles l'ont constamment en leur âme. On les voit couramment s'attacher aux plus faibles et aux moins bien faits, ou à ceux qui leur pendent au cou, si elles en ont encore. C'est que, n'ayant pas suffisamment de force de jugement pour choisir et adopter ce qui le mérite, elles se laissent plus volontiers emporter là où la nature règne sans partage, comme les animaux qui ne reconnaissent leurs petits que tant qu'ils sont encore suspendus à leurs mamelles.

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