tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Eh bien, qu’attends-tu ? File ! dit Akim.
Le vieux Juif déposa le garçon par terre et fit une courbette.
— Je vous remercie, Votre Excellence, dit-il. Vous ne m’avez pas blessé, et le petit non plus, vous ne l’avez pas blessé. C’est une chance. Je vais m’en aller. Merci…
Et il s’éloigna à petits pas, en tenant l’enfant par la main.
Les soldats qui avaient fouillé la maison revinrent bredouilles. Le malfaiteur était introuvable. Et personne ne l’avait vu. Aux fenêtres, apparurent des visages de locataires. Certainement, tous regardaient Akim et se moquaient de lui.
— Fouillez les maisons voisines, dit Akim avec rage.
Mais toutes les perquisitions demeurèrent sans résultat.
Le lendemain de l’attentat, Akim fut expédié, avec un peloton de trente cavaliers, pour rétablir l’ordre dans une usine de tissage voisine de la ville. D’après les renseignements parvenus à la caserne, les ouvriers de l’usine avaient isolé leur directeur dans son bureau et le torturaient pour obtenir une augmentation de salaires. Le téléphone était coupé. Le fondé de pouvoir, le comptable et quatre employés aux écritures avaient pu s’échapper, tandis que les émeutiers s’enfermaient avec leur patron dans les locaux de la direction.
Akim arriva sur les lieux à deux heures de l’après-midi. L’usine était située entre la rivière et la route. Un rempart de briques cernait l’établissement, dont on ne voyait de l’extérieur que quelques toitures vitrées, obliques, avec des plaques de neige aux jointures des carreaux. La haute cheminée ne fumait plus. Le sol ne vibrait plus au battement rapide des métiers. Comme la grande porte d’entrée était barricadée de l’intérieur, Akim se hissa, debout, sur la selle de son cheval, et regarda par-dessus le mur d’enceinte. Il découvrit une cour boueuse, où stationnait une charrette pleine de pièces de drap. Des fûts d’huile, des balles de laine, des caisses de fil étaient disposés sous un auvent de tôle. Un ouvrier, monté sur une barrique, haranguait ses camarades massés autour de lui. En apercevant Akim, quelques hommes lui lancèrent des briques. Akim descendit de son observatoire et ordonna de défoncer la porte. Quatre hussards empoignèrent une solive qui gisait au bord de la route et s’en servirent comme d’un bélier. Le battant céda enfin dans un craquement énorme. Les hussards élargirent la brèche à coups d’épaule. Et tout le peloton entra dans la cour au petit trot. Les ouvriers s’étaient alignés le long des hangars. Akim s’avança vers eux.
— Où est le directeur ? dit-il.
Les visages n’exprimaient qu’une résignation lugubre et bestiale. Hommes et femmes. Cent têtes au plus, fermées sur le même secret.
— Où est le directeur ? dit-il.
Un gros vieillard, à la face flasque et pâle de castrat, sortit des rangs.
— Il est parti, dit-il.
— Pour où ?
— Ça, on ne sait pas. Il est parti, voilà tout. Il nous a laissés, et il est parti. Les employés de bureau, eux aussi, sont partis. On est seuls.
— C’est bon, dit Akim.
Et, se tournant vers la troupe :
— Quinze hommes avec moi pour fouiller l’usine. Quinze autres pour garder les ouvriers.
Il y eut un mouvement irrésolu dans la foule.
— Puisqu’on vous dit que le patron a foutu le camp, répéta le castrat.
— Je l’ai vu filer, dit une jeune femme au visage échauffé, aux lèvres épaisses et rouges. Il a pris la porte de derrière. Même qu’il tenait une petite valise à la main.
— Oui ! Oui ! poursuivit une autre. Il nous a laissés. Et c’est nous qu’on vient malmener et opprimer maintenant. Nous, les travailleurs. Comme toujours !
— Qui vous a malmenés ? Qui vous a opprimés ? cria Akim.
Un silence têtu lui répondit.
— Où est le portier ? reprit Akim.
— C’est moi, dit le castrat.
— Les clefs ?
— Je les ai.
— Alors, suis-nous. Tu nous ouvriras les portes.
— Elles sont ouvertes.
— Suis-nous quand même. Les bureaux d’abord.
Le bureau directorial était vide. Des liasses d’échantillons multicolores jonchaient le sol. Les tiroirs étaient arrachés, les vitres brisées. On avait coupé les fils du téléphone. Il y avait des traces d’excréments aux murs.
— D’où vient ce désordre ? demanda Akim.
Le castrat souriait, clignait des yeux.
— On ne sait pas. Ça le prenait souvent de tout déchirer, de tout salir. Il avait des colères. Oh ! quelles colères, Dieu nous pardonne ! Et puis, il s’en allait. Comme aujourd’hui. On lui a demandé gentiment d’augmenter les salaires. « Non ! qu’il a crié. Tas de chiens ! tas de rats ! » Et les papiers qui volent ! Et des coups de pied ! Et des coups de poing ! Et puis, bonsoir. Plus personne. Nous, on est resté là pour discuter le coup ! Sûrement, il reviendra demain. Oui.
Akim et ses hommes visitèrent les ateliers. Dans les salles silencieuses, les courroies de transmission étaient tendues à bloc. Les machines luisantes semblaient paralysées par les réseaux de longs fils pâles qui couraient entre leurs pièces d’acier. Seule une odeur persistante d’huile chaude et de laine en suint rappelait encore le temps où toute cette mécanique tournait avec un fracas régulier entre les têtes affairées des manœuvres. Des ateliers, les hussards passèrent dans les hangars réservés à la visite des pièces après tissage. Là, ils furetèrent longtemps entre les montagnes de drap, sans découvrir personne. Ils inspectèrent aussi le magasin d’expédition, la chaufferie, le vestiaire, la loge du portier. Peut-être le directeur avait-il vraiment quitté l’usine ? Que faire ? Akim redescendit dans la cour. Les ouvriers se tenaient toujours dans le même coin, avec les mêmes faces résignées. En apercevant Akim, ils se mirent à hurler lamentablement :
— Alors quoi ? On n’avait pas raison ? Relâchez-nous ! Qu’on retourne à la maison ! C’est pas notre faute si le directeur est une brute ! On en souffre assez comme ça !
Des femmes pleuraient. Akim tortillait nerveusement ses moustaches.
— Silence, dit-il. Je vais vous consigner ici pendant la durée de l’enquête…
— Comment nous consigner ? On n’est pas fautifs ! On n’a rien fait ! C’est pas légal de consigner les gens qui n’ont rien fait !
À ce moment, la fenêtre du bureau directorial s’ouvrit en claquant, et la tête d’un hussard apparut violemment dans l’embrasure. C’était un tout jeune homme, blond et rose. Akim l’avait laissé derrière lui pour ramasser, classer et empaqueter les papiers épars dans la pièce.
— Qu’y a-t-il, Botkine ? cria Akim.
— Ici ! Ici ! haletait le hussard.
— Quoi ?
— Il est ici, Votre Noblesse ! Je l’ai trouvé !
Akim jeta un coup d’œil rapide sur les ouvriers. Un murmure méchant traversa la foule. Des visages se détournèrent. D’autres se levèrent avec insolence. Une femme glapit :
— Aïe ! Aïe ! Aïe ! Sainte Mère de Dieu !
— Surveillez-les de près, ordonna Akim.
Les hussards épaulèrent leurs fusils.
— Le premier qui bouge !… dit Akim...
Et il courut vers le petit bâtiment en briques des bureaux. Le hussard Botkine se tenait dans l’antichambre. Il conduisit Akim dans une pièce bourrée d’échantillons de tissus, de vieux cartons et de navettes. Dans le parquet gris, il y avait une trappe assez habilement dissimulée.