Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Car la Française met toujours de l’idéal dans ses appétences érotiques ; on n’obtient sa fidélité que si le frisson de l’échine trouve un écho dans l’âme ou dans ses environs. Encore faut-il avoir la bonne fortune de ne pas s’éprendre d’une capricieuse. C’est le défaut de la Française, quand elle croit devoir tromper en foucades infantiles ses insatisfactions. En fait elle est à l’image de notre littérature, de notre philosophie : ambiguë parce que écartelée entre le goût d’un bonheur éperdu et un curieux mélange de narcissisme et de jansénisme dans la gestion de ses affects. Surtout la bourgeoise. À l’étage social du dessous, l’amour coule davantage de source, cœur et corps gazouillant sur la même longueur d’onde. Mais à tous les étages la Française aime l’amour et, si ma libido n’a pas de frontières ethniques, je ne me suis jamais vraiment épris d’une étrangère, je les trouve par trop sommaires dans l’expression — verbale ou gestuelle — de leurs sentiments. Anna Karénine de Tolstoï et Les Fiancés de Manzoni sont de grands romans d’amour et en les relisant me vient comme une envie de m’enticher d’une Slave ou d’une Italienne bien ferventes. Ça existe. Mais je relis Proust, qui pourtant n’était pas porté sur le cotillon, et je sais d’expérience que seule une Française saura me mitonner un brouet amoureux à cette sauce exquise. Rien que le goût de ses lèvres annonce les couleurs : on va se perdre dans les dédales d’une volupté qui rameute harmonieusement les ressorts de notre épicurisme et de notre soif d’absolu. On en revient toujours à cette ambivalence, où le puritanisme n’a pas droit de cité mais qui exige de l’amant davantage que du donjuanisme.
France
France : de ce nom de pays d’origine germanique, nous avons fait un prénom féminin. Avec une majuscule, le mot Franc est viril en diable comme nos premiers rois. Tribu guerrière. Sans majuscule, le franc s’oppose au sournois. C’était aussi notre monnaie. Tout change par la magie de cette voyelle « e » qui affine, pacifie, spiritualise et met du velouté. Un Français peut tomber amoureux d’une douce France, blonde ou brune, on connaît tous une femme ainsi prénommée. Et si le prénom « sec » n’est pas très courant, on le rencontre souvent précédé de Marie. Accolage hautement symbolique.
La France est donc foncièrement féminine. Serait-elle l’épouse d’un Germain dont elle aurait divorcé après trop de scènes de ménage ? Divorce interminable, et jamais à l’amiable. Ça tendrait à prouver qu’une femme sait autant qu’un mec brandir une épée, vaincre des ennemis et même assujettir des peuples. Quoi qu’il en fût, la Française est plus femme qu’aucune autre. Elle le sait, elle en joue ; parfois ses amoureux en pâtissent. Mais ses fils la vénèrent. La sonorité tendrement parfumée du mot, grâce à ce « e » qui n’a l’air de rien, reflète une fécondité souriante, des équilibres paysagers, une aptitude au bonheur, des charmes enfin dont la « douceur angevine » serait l’imagerie.
Francophonie
J’ai milité pour cette cause en écrivain français soucieux de préserver le rayonnement de sa langue. Donc de son pays. Par voie de conséquence, de tous les pays où on la parle un peu, communément, avec ou sans le statut de langue officielle. Car, au siècle de la « communication » tous azimuts, une langue est en soi un vecteur de puissance politique, économique et culturelle. On dialogue, on pense, on prie, on rêve, on négocie dans une langue qui a modulé nos émois et orchestré notre lyrisme. La nôtre définit une certaine façon d’aborder les réalités, induite par sa structure, étayée par son prestige. Fut un temps, pas si lointain, où l’on parlait français dans toutes les chancelleries, à Weimar, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, au Caire. Il en est resté longtemps l’idée — vague — qu’un être « civilisé » se devait d’avoir pratiqué nos classiques et de savoir les commenter. Fut un temps, encore moins lointain, où le fin lettré de Buenos Aires, de Sofia ou de New York échouait au quartier Latin pour être au cœur vivant des choses de l’esprit. Ce temps est révolu, hélas, mais il existe encore des élites francophones sur les cinq continents. Une connivence les rapproche. Il n’était pas illogique de l’asseoir sur des institutions. Dont acte. Dans une vie antérieure j’ai participé — modestement — à la mise en forme d’un club politique, l’OIF, qui a pignon sur rue, statut d’observateur aux Nations unies, et qui défend la langue française dont l’avenir hors l’Hexagone ne va pas de soi. Il importe pourtant qu’on continue d’enseigner et de parler le français partout dans le monde, sous peine d’une marginalisation irrémédiable. C’est une question de volonté politique. Elle ne manque pas dans les pays où notre langue est menacée par encerclement — Belgique, Canada, Suisse. En France, seuls quelques sectateurs s’intéressent à la francophonie. C’est fâcheux. Je me souviens des « sommets » de Cotonou où le principe de l’OIF fut adopté, d’Hanoi où le premier secrétaire général fut proclamé. Boutros Ghali en l’occurrence, auquel Diouf a succédé. Deux ténors pour une cause essentielle : la préservation du pluralisme linguistique. Car un basic dérivé de l’anglais, relayé par l’essentiel des « tuyaux » où transitent sons et images, menace l’humanité d’une normalisation de l’imaginaire. Menace à très court terme dont on prend mieux conscience en assistant à la Foire du livre de Francfort. Les éditeurs du monde entier sont présents. Tous vont acheter des droits sur les stands américains. Les éditeurs non francophones ne se bousculent pas sur les stands français ; s’ils y viennent, c’est surtout pour consulter des livres de photos sur nos vins, nos châteaux de la Loire, nos stylistes de mode et nos impressionnistes.
Lors de ces sommets, qui en soi sont des rituels dépourvus d’intérêt, et lassants à la longue, une fraternité indéniable rapprochait le musulman du catholique, de l’athée, du bouddhiste. De rudes dictateurs et des staliniens de stricte obédience fraternisaient avec des démocrates à la sauce occidentale. Des Peuls croisaient des Khmers, des Mauriciens s’attablaient avec des Roumains, c’était un cosmopolitisme de bon aloi, à l’enseigne d’une langue que tous maîtrisaient. Chacun avec son accent et ses termes idiomatiques, comme en France lorsqu’un Catalan parle à un Picard, ou un Basque à un Alsacien. Tous ces francophones aiment la France, ou du moins l’idée qu’ils s’en font sur la foi des clichés d’usage : « patrie des droits de l’homme », etc. Je voudrais être sûr que la France les aime. Je pense à ces Africains que l’on fait mariner devant nos consulats pour l’obtention d’un visa, et à ces étudiants qui filent aux États-Unis et au Canada, faute d’une politique boursière de nos autorités. L’Afrique francophone, Maghreb y compris, reste le vivier de base de la francophonie, ainsi qu’un arrière-pays pour nos imaginaires ; accessoirement, une source de jouvence pour notre littérature. Tôt ou tard, le continent africain prendra sa place dans le village planétaire. Soit on y parlera français, et l’avenir est garanti, sur tous les plans ; soit on le parlera de moins en moins ou plus du tout, et notre pays survivra dans sa langue autour de son nombril hexagonal. Il a beau être ce qu’il y a de mieux sur la surface de la terre, ça ne suffira pas à remettre la France sur les rails de sa grandeur.