Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »… Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités. Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
« Que diable allait-il faire dans cette galère ? » : cette réplique célèbre des Fourberies de Scapin, d’ailleurs subtilisée à une pièce de l’inventif Cyrano de Bergerac (le vrai), dit qu’il ne faut pas s’embarquer à la légère dans les difficultés. Mais aujourd’hui, la galère, on n’y va pas par distraction ou par naïveté : c’est elle qui nous rattrape. Impossible d’y échapper.
Ce n’est plus une condamnation, ni un sort imposé par un méchant pirate, c’est une peine collective partagée, qui résulte du mauvais fonctionnement de nos sociétés. Si galérer est récent, l’image de la galère s’emploie depuis plus d’un siècle. George Sand disait que « le mariage sans amour, c’était les galères à perpétuité ». Reste dans toute galère l’idée d’une condamnation imméritée.
Difficile de désigner un responsable de cette « galérisation » du quotidien, sinon les systèmes et leur fonctionnement problématique. Les galères occasionnées par les grèves sont poussées par les galères de la vie professionnelle : chaque galérien est enchaîné à tous les autres et toute galère en cache une autre, en pousse d’autres : celle des usagers ne peut pas faire oublier l’escadre des galères sociales ; celle des licenciés, des chômeurs, des éleveurs, des sages-femmes ou des pompiers, la liste serait longue.
L’histoire du mot galère, derrière la dureté d’un sort injuste, révèle une autre idée. Le mot grec galeos signifiait « requin » ; la rapidité du poisson carnassier aurait inspiré les Byzantins pour le nom d’un navire. D’où galea, aussi en latin, puis galera en catalan.
Si nous devons tant ramer, c’est peut-être pour échapper à un danger, pour répondre à une crainte majeure : pour faire très simple, celle de se faire bouffer. Les dents de la mer, en somme. Sans craindre une référence passée de mode, on peut dire que les galères voguent sur « les eaux glacées du calcul égoïste » (Karl Marx) et que ces eaux sont infestées.
6 avril 2001
Munition
En ce lundi de Pâques, fête où les chrétiens commémorent la résurrection du Christ, et où tous les Français sont censés prendre du repos, tout n’est pas rose. Les giboulées et les averses s’éternisent, les souhaits pascaux et pacifiques d’un pape exténué sont immédiatement démentis dans le conflit israélo-arabe. Enfin, comme si les inondations ne suffisaient pas, les pacifiques habitants de Vimy sont chassés de chez eux par un danger très ancien. Les munitions mortelles du conflit de 1914–1918, témoins d’une époque où la guerre chimique était tranquillement assumée, ont mieux résisté au temps que les hommes politiques et que les plus grands vins. Résultat : des mesures de précaution exceptionnelles, un grand dérangement pour la population, des étonnements, voire des soupçons, devant une situation aberrante. Quoi qu’il en soit, on constate que nous sommes rattrapés par notre passé, militaire en l’occurrence. Il est vrai que le mot munition, qui ne fait aujourd’hui penser qu’aux stocks d’armes et aux divers moyens de tuer, désignait d’abord un solide mur de fortifications.
Munere, le verbe latin qui a donné munir, signifiait en effet « construire pour fortifier », et la munition était un travail de terrassement. Les munitions étaient faites pour durer et résister, avant que le mot ne désigne l’approvisionnement des places fortes, aussi bien la nourriture — d’où le pain de munition — que les armes, sens qui devient ensuite dominant.
Si on avait stocké depuis plus de quatre-vingts ans des provisions ou munitions de bouche, elles ne seraient que bougrement périmées et moisies, de vieux fusils, ce ne serait pas grave, mais des obus chimiques ? On aurait pu songer à les neutraliser, depuis le temps. Justement, malgré la célébration obsédante de la vitesse et de l’instantané, le temps prend aujourd’hui sa revanche. Quelques exemples : on évoque des années pour l’extradition d’un suspect de crimes sexuels ; une lettre met sept ans pour franchir vingt-cinq kilomètres : la poste réussit là une opération digne du livre des records. Quant aux trains en période de conflits sociaux, n’en parlons pas.
Nous avons besoin, et de plus en plus, de munitions de patience. Il faut donner du temps au temps, disait un président défunt : il semble qu’il n’en ait pas besoin, le temps. Par définition, il prend son temps et il en a des munitions inépuisables.
16 avril 2001
Indemnité
Les salariés veulent conserver leur travail, au moins quand leur entreprise fait des bénéfices. De leur côté, les entrepreneurs réclament la liberté de gérer leurs affaires. Devant cette contradiction, on peut soit laisser courir, soit intervenir. On, c’est le gouvernement, car on voit mal qui d’autre aurait le pouvoir de le faire. Les licenciements massifs sont baptisés gentiment « plans sociaux », ce qui ferait rire si ce n’était pas scandaleux, tant qu’il n’y a pas de plans sociaux d’embauche. On peut tenter de les rendre plus difficiles, ces licenciements, et plus coûteux. Le mot indemnité, qui désigne une compensation financière, alors qu’on ne compensera jamais avec un peu d’argent le bouleversement de la vie, n’est pourtant pas dérisoire, car il dit autre chose, et plus.
Le latin indemnitas, c’est d’abord le fait d’être préservé de tout dommage, car indemne, in-demnis, c’est « non endommagé », et le dommage, c’est un dérivé de dam, que nous connaissons encore dans l’expression au grand dam, qui signifie « au préjudice ». Le contraire d’indemne, à l’origine, c’est tout simplement damné, ce qui, une vingtaine de siècles après le latin, évoque des paroles célèbres de revendication sociale. Mais il y a loin entre « debout, les damnés de la terre » de L’Internationale, appel à la révolution sociale, et la modeste et pacifique indemnité de licenciement, qui, heureusement, existe déjà. Pourtant, toucher à la logique financière des entreprises trop licencieuses est interprété comme une véritable charge de cavalerie du gouvernement contre la forteresse entreprise.
Chaque époque a son combat social. Celui d’aujourd’hui a un objectif raisonnable : limiter les dégâts et les dommages humains qu’entraînent les gestions à finalité boursière. Si les mots pouvaient remonter le temps, indemnité ne serait pas seulement une compensation, mais l’état de ceux qui sont indemnes : la fameuse sécurité, en somme, que tout le monde réclame. Les mots sont-ils démagogues, ou simplement révélateurs ?
24 avril 2001
Assez
En avoir assez : c’est la réaction normale à une situation qu’on ne supporte pas. Les inondés, les menacés, les mal logés, les mal payés, les maltraités et tous ceux qui estiment l’être « en ont assez » et le font savoir. Et puis il y a ceux qui souffrent, en ont assez, et se taisent. Cette réaction est si normale et si fréquente qu’elle s’exprime par de nombreuses expressions : assez ! a pour équivalents : « ça suffit, ça va comme ça, y en a marre, plein le dos, ras le bol, et zut, et merde… ».