Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Louis l’apprécie d’autant plus que cela lui ouvre de nouvelles portes. Dans la presse, on lui consacre de longs articles saluant son irrésistible cocasserie. Des cinéastes et des producteurs viennent en curieux. « Du jour au lendemain, note Henri Virlojeux[88], Paris l’a découvert. Le métier, le public, l’ont lancé. Tout le monde se donnait le mot. Le bouche-à-oreille fonctionnait formidablement. Les journalistes, les comédiens se donnaient le mot : “Va voir Ah ! les belles bacchantes, il y a un mec fabuleux…” » Ainsi, on lui propose de tourner pour des réclames sous le prestigieux emblème de la société Jean Mineur. Aux côtés de Jean Carmet, il vante les mérites du savon Cadoricin dans le hall d’un grand hôtel en jouant au bridge lorsque passe une jeune et jolie « poupée » à l’ondoyante chevelure. Pour le compte des maisons de production belges B.C.P. et O.T.P., il met son talent au service de la marque automobile Volkswagen dans deux petits films. Dans le premier, il s’acharne à faire démarrer un tacot et il abandonne finalement sa vieille voiture au profit d’une Volkswagen neuve, et dans le second, équipé en alpiniste, il arrive non sans peine au sommet d’une montagne où trône une Volkswagen. On le voit encore « vendre » les cigarettes Visa dans trois situations différentes. D’une part, il traverse d’un coup de marteau le mur dans lequel il essaie de planter un clou et il se retrouve nez à nez avec un paquet de cigarettes Visa ; d’autre part, habillé en Guillaume Tell, expédiant à l’aide d’une arbalète une cigarette dans la bouche de son fils, on voit imprimée sur son carquois la marque Visa ; enfin, dans un petit bal du samedi soir, il est rembarré par la jeune femme qu’il vient d’inviter à danser et, pour se venger, il lui vole son paquet de cigarettes Visa. Cela n’ajoute rien à son aura, mais son visage devient de plus en plus familier aux habitués des salles obscures qui se disent qu’ils ont déjà « vu cette tête quelque part ». Louis de Funès, vu et reconnu, même si on ne met pas toujours un nom sur sa « bobine ».
En un mot, Ah ! les belles bacchantes change la vie de Louis de Funès, qui se donne à fond. À la nuit, il rentre épuisé, ne se réveillant que le lendemain à midi pour déjeuner puis se recoucher et se préparer vers dix-huit heures. Son quotidien est, certes, chamboulé, mais il n’en oublie pas pour autant ses devoirs paternels, pestant contre Patrick dont les notes ne sont guère brillantes en classe de sixième. Son fils a beau lui dire que son lycée est lugubre, qu’il s’y ennuie, que ses professeurs sont des « incapables », Louis gronde et menace. Il ne veut pas d’un cancre chez lui ! « Mon père était particulièrement “chiant” avec mes résultats scolaires, confirme Patrick de Funès[89]. C’était comme une obsession chez lui. Mais, avec le recul, je dois bien admettre qu’il avait raison, aussi bien pour moi que pour mon frère Olivier. À cette époque-là, et même par la suite, il ne plaisantait jamais sur nos avenirs. Il voulait nous savoir à l’abri du besoin. »
La peur du lendemain ne cesse, et ne cessera, de tarauder Louis de Funès. Ne dit-il pas un jour à Robert Dhéry : « Je suis peut-être aujourd’hui vedette mais j’ai quarante ans… Rends-toi compte, je commence seulement ma carrière !… » Une carrière théâtrale au beau fixe alors que sur la pellicule, il continue de n’être qu’un faire-valoir. C’est notamment le cas dans Les Impures, Huis clos, La Reine Margot où son nom n’apparaît même pas au générique, Scènes de ménage et Escalier de service. En revanche, Louis tire son épingle du jeu au mois de février l’espace de quelques jours face à Fernandel dans Le Mouton à cinq pattes réalisé par Henri Verneuil[90]. Dans ce film où Fernandel tient cinq rôles (rien de moins !), Louis se fait la tête d’un croque-mort. Pendant les essais de costumes, il convient avec le réalisateur des vêtements de circonstance : chemise blanche et complet noir. Le surlendemain, Louis propose à Verneuil d’arborer une moustache en brosse, puis lui suggère d’user d’un tic de langage : un pincement entre la lèvre inférieure et la lèvre supérieure ressemblant à une moue. Le jour de la prise de vues, Louis dit sa première phrase et fait son tic. Fernandel lui répond et… fait le même tic, enlevant ainsi à Louis son effet. Louis n’ose protester, mais ses yeux trahissent son agacement. Verneuil prend alors Fernandel à part et il lui dit : « Fernand, laisse-lui son effet, c’est un acteur débutant… » Et Fernandel de promettre de ne pas recommencer. Mais, à la seconde prise, il use du même procédé, avant de s’excuser en souriant d’un « c’est pas de ma faute, j’ai déjà pris l’habitude ! ». Le résultat est à ce point réussi que « Louis de Funès, Fernandel et moi-même tombons d’accord, la situation est beaucoup plus drôle ainsi, se rappelle Henri Verneuil. De Funès et Fernandel sont devenus très amis. Ils étaient si professionnels qu’ils savaient reconnaître l’efficacité. Et Louis de Funès, pas cabot, faisait déjà preuve d’un esprit de grand comédien. Tout cela va bien plus loin que l’anecdote elle-même. Cette histoire nous dit la passion du métier, l’humilité des mastodontes du cinéma… »
Il en va de même devant les caméras de Gilles Grangier pour Poisson d’avril au mois de mars. Quatre jours de tournage en compagnie de Bourvil, avec lequel il travaille pour la première fois. Immédiatement, les deux hommes sympathisent et se comprennent à demi-mot. En garde champêtre odieux, Louis fait merveille, d’autant qu’il n’a guère à se forcer pour donner des conseils de pêche à ce Bourvil avec lequel il déjeune de bon cœur. Il a deux scènes, dont une de huit minutes, qui lui rapportent 250 000 francs moins les dix pour cent revenant à André Trives, son nouvel agent.
Autre partie de plaisir en juin, en compagnie de Robert Lamoureux et de Fernand Ledoux aux studios de Boulogne. Dans Papa, maman, la bonne et moi, Louis se voit confier par Jean-Paul Le Chanois le rôle du voisin irascible de la famille Langlois, dont le fils tombe amoureux d’une jeune femme ravissante logeant dans une chambre de bonne sous les toits d’un immeuble montmartrois. Lors de sa sortie, le 26 novembre 1954, les critiques ne manquent pas de souligner le burlesque d’un Louis de Funès prêtant main-forte aux Langlois pour déménager une armoire qu’il achève à la scie parce qu’elle s’avère intransportable ! Lors de ce tournage, Louis se fait deux nouveaux amis, Robert Lamoureux et Fernand Ledoux.
En juillet, il est avec toute la troupe de Ah ! les belles bacchantes au théâtre de Suresnes où Jean Loubignac immortalise les facéties inventées par Robert Dhéry. Bien que toujours très important, son personnage a été amputé de quelques minutes pour donner davantage d’équilibre à ce long métrage tourné en deux versions, comme le raconte Dhéry dans un entretien accordé à Cinémonde[91] : « Loubignac, qui s’attendait à ce que d’importantes coupures soient faites dans son film, tourna exprès des scènes particulièrement osées pour les “donner en pâture à ces messieurs de la censure”. […] Le film a été tourné en deux versions. Il y a des copies avec et des copies sans soutien-gorge. Les copies “avec” seront distribuées aux villes et aux pays puritains et les autres, “sans soutien-gorge”, réservées aux salles dont les habitués sont reconnus moins pudibonds. » Même si son prénom et son nom n’apparaissent qu’en bas de l’affiche (mais en gros caractères), Louis est ravi du succès que remporte ce film grâce à une critique parisienne assassine. En province, de Bordeaux à Toulouse en passant par Lille, on se rue dans les cinémas pour voir à quoi ressemble ce spectacle donné au Théâtre Daunou et dont tout le monde parle à cause de son « défilé de nudités ». Pendant ce temps, il a encore une courte prestation dans Frou-Frou vêtu d’un uniforme de colonel, aux côtés de Dany Robin. Avant de l’engager, le réalisateur Augusto Genina le convoque chez Maxim’s pour un déjeuner avec la vedette du film[92]. Ignorant des convenances dans le restaurant de la rue Royale, Louis arrive en col roulé. Le chasseur ne le laisse pas entrer. Il insiste, jusqu’à ce qu’on lui montre l’entrée des fournisseurs ! « Mais, j’ai rendez-vous avec Mlle Dany Robin… », proteste-t-il. On le prend alors pour un photographe tout en lui rappelant les usages : costume de ville et cravate. Il insiste encore et finit par être conduit à la table de ses hôtes. Bien des années plus tard, racontant cette anecdote, Louis de Funès en profitera pour faire un bon mot, assurant que « depuis ce jour-là, Maxim’s n’est plus ce qu’il était ».
88
Henri Virlojeux à Brigitte Kernel, op. cit., p. 79.
89
Témoignage de Patrick de Funès à l’auteur.
90
Henri Verneuil à Brigitte Kernel, op. cit., p. 84.
91
Article paru le 22 octobre 1954.
92
À l’origine les producteurs avaient envisagé d’engager Brigitte Bardot.