Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Je ne sais pas quel supplice serait à la hauteur de leur crime.
Ils donnent défiance au vulgaire pour longtemps, et quand viennent ensuite les vrais bienfaiteurs de l’humanité, le vulgaire, honteux d’avoir été pris pour dupe, se détourne d’eux avec défiance. Il doute, il raille, il calomnie.
Nous avons vu de nos jours une belle, une noble existence de philanthrope, car il ne faut pas craindre d’employer avec respect ces mots que le sarcasme myope essaya de déshonorer. L’histoire de cet homme utile et puissant pour le bien est écrite dans ses actes. Tout ce qui touche aux lettres, tout ce qui touche aux arts lui doit et lui rend une affectueuse reconnaissance. Ce qu’il a fait pour ceux qui tiennent le ciseau, le pinceau, le burin, la plume suffirait à couronner dans l’avenir la mémoire de dix Mécènes.
Et Mécène était opulent. Celui dont je parle a trouvé toutes ses ressources dans sa vaillante intelligence, dans l’amour ardent du bien qui lui emplit le cœur.
J’hésite à tracer son nom: il ne me l’a point permis; mais il me semble que ce nom brillera d’un honneur plus pur au milieu du chemin ténébreux où notre récit passe, comme s’il s’engageait sous un noir tunnel.
Que le baron Taylor me pardonne si j’ai cédé au double désir de sanctifier cette page et de produire un frappant contraste.
En dehors de lui, je pense que personne ne me blâmera d’avoir laissé, dans un coin de mon œuvre, une trace de ma profonde estime pour un ami sincèrement vénéré.
– Mes chers enfants, poursuivit le colonel Bozzo de sa bonne vieille voix un peu cassée, le personnage intéressant de cette famille de Champmas était pour nous la sœur aînée, puisque la petite cadette n’est pas destinée à vivre.
«L’idée de mettre la politique en jeu était bonne en principe; nous ne l’abandonnâmes point; au contraire, nous fîmes de la politique le point de départ même de notre opération.
«Toulonnais nous fut, à cet égard, très utile, et ce brave général, qui regrettait bien un peu le temps passé, se laissa entraîner à quelques petites intrigues dont nous fîmes la conspiration carlo-républicaine.
«La chose n’avait pas de bon sens, elle eut du succès, et le général passa devant la haute cour.
«Notre ami et collègue Nicolas, fils de Louis, dauphin de France, et par conséquent héritier légitime de la couronne de saint Louis, n’avait pas le sou. Je lui donnai l’affaire pour son établissement.
«J’aime faire les mariages, mes mignons. Mlle Ysole de Champmas est, ma foi, une fort appétissante personne, mais nous ne la voulions pas pour ses beaux yeux. Il ne s’agissait pas d’aller comme des corneilles qui abattent des noix.
«Avant de fourrer le général dans un pétrin politique où ses droits civils devaient être entamés, il fallait connaître à fond la situation de cette belle Ysole.
«Le prince alla aux renseignements et voici ce qu’il apprit:
«Ysole de Champmas a été bien et dûment légitimée par contrat; nous en avons la preuve.
«On pouvait donc marcher.
«Grâce à nous, le général eut sa chambre au Mont-Saint-Michel et notre cher prince fit la cour à la charmante Ysole qui n’a aucune répugnance pour le métier de reine. Le problème était dès lors celui-ci: ouvrir la succession et faire Ysole unique héritière…
– Et qu’est-ce que nous gagnons à cela? interrompit ici Lecoq avec dédain.
– Nous faisons les affaires de Nicolas, dit Corona, tout uniment.
– La paix, mon neveu! ordonna le colonel. Je réponds à l’Amitié: 1° le conseil doit un établissement à chacun de ses membres; 2° le prince a signé entre mes mains une obligation de dix mille louis pour nos peines et soins.
Pour la seconde fois, M. Lecoq haussa les épaules.
– Nous tombons dans les grappillages, au lieu de vendanger, grommela-t-il. J’ai vu le temps où vous n’auriez pas tué une mouche pour deux cent mille francs, papa.
– C’est-à-dire que je baisse, mon garçon? riposta le colonel avec un peu d’aigreur. Ne te gêne pas!
– Il y a des millions dans l’affaire que nous apporte Marguerite, dit Lecoq au lieu de répondre, beaucoup de millions.
Tous les yeux se tournèrent vers la comtesse de Clare.
– Le tour de Marguerite viendra, mes enfants, prononça doucement le vieil homme. J’ai été sur le point de m’animer un peu, et mes médecins me défendent bien la colère. J’avais tort. Chacun a le droit de discuter, et personne, j’en suis sûr, ne songe à empiéter sur mon paternel pouvoir… Eh! Eh! l’Amitié, mon garçon, j’ai vu le temps, moi, où tu aurais mis le feu aux quatre coins de la capitale pour deux cent mille francs et même pour deux cents francs. Souvenez-vous tous que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Je continue. Mon plan n’est pas un impromptu, comme vous l’allez voir; je fais tout avec soin et à tête reposée: c’est le prince qui doit exécuter.
«Le général ayant été extrait du Mont-Saint-Michel, pour venir témoigner à Paris, je pris la balle au bond. En route, il reçut communication d’un projet d’évasion combiné par ses anciens amis, les carlo-républicains: c’était une idée de Nicolas; il a du talent. Voici le programme:
«Moment choisi: sortie de l’audience où le général doit témoigner.
«Moyens: bagarre, nous avons nos hommes et ça ne nous coûtera rien; bousculades; mouvements dans la foule; passage ouvert.
«Meneurs: Cocotte et Piquepuce.
«Réussite infaillible.
«Mais voilà ce qui est de moi, et vous allez voir si je baisse. Notez que j’improvise, à présent, je dédaigne de suivre mes notes.
«Aussitôt hors de prison, le général doit recevoir une redingote de voyage, une casquette et un sac de nuit; bon déguisement, hein? Il se rend avec cela rue de Jérusalem, maison Boivin, monte trois étages et frappe à une porte où il verra écrit à la craie jaune le nom de Gautron…
– Qui est ce Gautron? demanda Lecoq.
– Vous allez voir! s’écria le vieillard triomphant, car il savourait la curiosité enfin éveillée.
Il avait sa gloriole d’auteur. C’était Cartouche tombé en enfance. Lecoq souriait d’un air narquois. Il s’enquit de l’heure où le général devait arriver rue de Jérusalem. Le Père répondit:
– Le foulard rouge est encore au balcon et nous ne voyons pas arriver le prince. Le moment doit approcher.
– Alors, papa, murmura méchamment Lecoq, vous qui songez à tout, vous aurez sans doute posté quelqu’un avec une chandelle allumée au troisième étage de la bicoque Boivin, pour éclairer ce nom de Gautron, écrit à la craie jaune sur la porte?
Le vieil homme eut un frémissement et ses cheveux blancs remuèrent comme si un souffle de vent eût passé dans leurs mèches rares.
– L’Amitié, tu as été mon valet! s’écria-t-il avec une fébrile colère. L’Amitié, tu as gardé l’insolence des laquais! j’ai le secret! je suis seul à l’avoir. Si je voulais, après ma mort, vous resteriez aussi pauvres que des mendiants!
– Lecoq a eu tort! décida, le premier, le docteur Samuel.
Et tous les autres répétèrent:
– Lecoq a eu tort!
Le Père-à-tous entrouvrit d’un geste vif son gilet et sa chemise.