Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Que signifie cela ? demanda-t-il. Je suis le colonel Eremoil.
— À moins que vous ne soyez un Changeforme, dit l’un des gardes.
— Et vous croyez le découvrir en me serrant et en m’aveuglant avec vos lumières ?
— Il existe des méthodes, dit une autre voix.
— Aucune qui se soit jamais montrée sûre, dit Eremoil en riant. Mais allez-y, mettez-moi à l’épreuve, et faites vite. Il faut que je parle à lord Stiamot.
Ils firent effectivement des expériences. Quelqu’un lui donna un morceau de papier vert et lui demanda de poser la langue dessus. Il s’exécuta et le papier vira à l’orange. Quelqu’un d’autre lui demanda un cheveu et l’enflamma. Eremoil les regardait faire avec stupeur. Sa dernière visite au camp du Coronal remontait à un mois et toutes ces pratiques n’avaient pas eu cours ; il en conclut qu’il devait y avoir eu une autre tentative d’assassinat ou bien que quelque scientifique était arrivé avec ces techniques charlatanesques. Il n’existait, à la connaissance d’Eremoil, aucun moyen réel de distinguer un Métamorphe d’un humain authentique quand le Métamorphe avait pris une apparence humaine, hormis la dissection, et il n’avait pas l’intention de s’y soumettre.
— Ça va, lui dit-on enfin. Vous pouvez entrer.
Mais on l’accompagna. Le regard d’Eremoil, déjà aveuglé, accommoda avec difficulté dans la pénombre de la tente du Coronal, mais après quelques instants, il distingua au fond une demi-douzaine de silhouettes, parmi lesquelles se trouvait lord Stiamot. Ils paraissaient être en prières. Eremoil perçut des invocations et des répons murmurés, des bribes des anciennes Écritures. Était-ce le genre de réunion d’état-major que le Coronal tenait maintenant ? Eremoil s’avança et s’arrêta à quelques mètres du groupe. Il ne connaissait que l’un des membres de la suite du Coronal, Damlang de Bibiroon, généralement considéré comme l’un des deux ou trois prétendants au trône. Les autres ne paraissaient même pas être des soldats. C’étaient des hommes plus âgés, en vêtements civils, à l’air doux et urbain, des poètes peut-être, ou des interprètes des rêves, certainement pas des hommes de guerre. Mais la guerre était presque terminée.
Le Coronal regarda dans la direction d’Eremoil sans paraître s’apercevoir de sa présence.
Eremoil fut stupéfait par l’air flétri et ravagé de lord Stiamot. Le Coronal avait manifestement vieilli durant les trois dernières années de la guerre, mais le processus semblait s’être accéléré ; il paraissait ratatiné, blafard et fragile, la peau parcheminée et l’œil terne. On lui aurait donné cent ans, mais il n’était pas plus âgé qu’Eremoil, encore dans la force de l’âge. Eremoil se souvenait du jour où Stiamot était monté sur le trône et où il avait fait vœu de mettre fin à la folie de cette permanente guerre larvée avec les Métamorphes, de rassembler les autochtones de la planète et de leur faire évacuer les territoires colonisés par les humains. Trente ans seulement, et le Coronal avait l’air d’avoir vieilli de près de cent ans ; mais il avait passé son règne sur les champs de bataille, comme aucun Coronal ne l’avait fait avant lui et comme aucun ne le ferait probablement jamais après lui, faisant campagne dans la vallée au Glayge et dans les pays chauds du sud, dans les denses forêts du nord-est et dans les riches plaines bordant le golfe de Stoien, encerclant les Changeformes année après année avec ses vingt années et les parquant dans des camps. Maintenant sa tâche touchait à sa fin – seuls les guérilleros du nord-ouest restaient en liberté –, une lutte incessante, une longue et violente vie de guerre, avec à peine le temps de retourner au tendre climat printanier du Mont du Château pour jouir des plaisirs du trône. Eremoil s’était parfois demandé, alors que la guerre traînait en longueur, comment réagirait lord Stiamot si le Pontife venait à mourir et qu’il était appelé à l’autre royauté et obligé d’établir sa résidence dans le Labyrinthe ; refuserait-il et conserverait-il la couronne du Coronal afin de pouvoir poursuivre la campagne ? Mais le Pontife était en bonne santé, d’après ce que l’on disait, et lord Stiamot était devenu un vieux petit homme épuisé, qui paraissait avoir lui-même un pied dans la tombe. Eremoil saisit brusquement ce qu’Aibil Kattikawn n’avait pas compris, pour quelles raisons lord Stiamot était si avide de mener, coûte que coûte, à sa conclusion l’ultime phase de la guerre.
— Qui vient d’arriver ? demanda le Coronal. Est-ce Finiwain ?
— Eremoil, monseigneur. Responsable des forces chargées de propager l’incendie.
— Eremoil. Oui. Eremoil. Je me souviens. Venez, asseyez-vous avec nous. Nous rendons grâce au Divin pour la fin de la guerre, Eremoil. Ces gens sont venus me voir de la part de ma mère, la Dame de l’Ile, qui nous protège dans nos rêves, et nous allons passer la nuit à chanter ses louanges, car demain matin le cercle de feu sera fermé. Allons, Eremoil, venez vous asseoir et chantez avec nous. Vous connaissez les cantiques de la Dame, n’est-ce pas ?
La voix lasse et fêlée du Coronal donna un choc à Eremoil. Un mince filet de voix était tout ce qui subsistait de cet organe naguère majestueux. Ce héros, ce demi-dieu était étiolé et ravagé par ses longues campagnes ; il ne restait plus rien de lui, c’était un spectre, une ombre. En le voyant ainsi, Eremoil se demanda si lord Stiamot avait jamais été la grande figure qui vivrait dans la mémoire des hommes ou si ce n’était que propagande et mythification et si le Coronal n’avait pas été surfait depuis le début.
Lord Stiamot lui fit signe d’avancer. Eremoil s’approcha à contrecœur.
Il songea à ce qu’il était venu dire. Monseigneur, il y a sur le trajet du feu un homme qui refuse de partir, qui ne veut pas qu’on l’évacue et ne pourra pas être évacué sans perte de vies humaines et, monseigneur, cet homme est trop noble pour périr de cette manière. C’est pourquoi je vous demande, monseigneur, d’arrêter l’incendie, de concevoir peut-être une nouvelle stratégie afin de pouvoir nous emparer des Métamorphes qui fuiront la zone incendiée sans avoir besoin d’étendre la destruction au-delà du point qu’elle atteint maintenant, car…
Non.
Il voyait l’impossibilité totale de demander au Coronal de retarder d’une seule heure la fin de la guerre. Ni par égard pour Kattikawn, ni par égard pour Eremoil, ni pour l’amour de la sainte Dame, sa mère, l’incendie ne pouvait être arrêté, car c’étaient les derniers jours de la guerre et la nécessité pour le Coronal d’en finir au plus tôt balayait tout devant elle. Eremoil pouvait essayer d’arrêter l’incendie de son propre chef mais il ne pouvait demander le consentement du Coronal. Lord Stiamot tendit la tête vers Eremoil.
— Que se passe-t-il, colonel ? Qu’est-ce qui vous tracasse ? Venez. Asseyez-vous à côté de moi. Chantez avec nous, colonel.
Ils entonnèrent un hymne, un air qu’Eremoil ne connaissait pas. Il se joignit à eux en fredonnant, improvisant une harmonie. Après quoi, ils en chantèrent un second, puis encore un autre, et celui-là, Eremoil le connaissait. Il chanta, mais d’une voix caverneuse et discordante. L’aube ne pouvait plus être loin. Il se coula tranquillement dans la pénombre et sortit de la tente. En effet, le soleil se levait et commençait à lancer ses premières lueurs verdâtres à l’assaut de la face orientale du Mont Haimon, mais il faudrait encore au moins une heure avant que ses rayons franchissent la paroi de la montagne et éclairent les vallées maudites au sud-ouest. Eremoil aspirait à dormir pendant une semaine. Il se mit à la recherche de l’adjudant-major.
— Voulez-vous envoyer un message de ma part à mon lieutenant sur le pic Zygnor, lui demanda-t-il.
— Bien sûr, mon colonel.
— Dites-lui d’assumer la responsabilité de la phase suivante de l’incendie et de continuer comme prévu. Je vais passer la journée ici et je regagnerai mon quartier général dans la soirée, après avoir pris un peu de repos.