La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Déçu, il profita de la débandade générale pour aller étudier le jardin. Lady M. lui avait expliqué que, le jour de la fête, la vaste piscine serait recouverte d’un plancher sur lequel on étalerait des tapis de rêve. Sur cette plate-forme improvisée, on dresserait le buffet. Le feu d’artifice serait tiré depuis la pointe extrême d’un encorbellement et, de fait, l’on avait déjà commencé, vu l’imminence des réjouissances, à dresser des praticables en tubulures ajustables. Les invités se presseraient entre l’eau et l’aire de tir. Ce point de vue dégagé leur permettrait de ne rien perdre de la féerie pyrotechnique.
Lambert se rendit sur l’esplanade. De part et d’autre, des pins parasols formaient deux boqueteaux qui ajoutaient à la splendeur de la vue. Ils encadraient le panorama marin et en dégageaient la grandeur.
Etant l’héroïne de la soirée, la princesse Shérazade se tiendrait probablement au premier rang, flanquée d’une cour empressée.
« Putain de Milady ! Sale carne abjecte ! Comment voulez-vous que je m’approche de cette oie grise, que je lui retire son diadème et le remplace par un autre ? »
Sur les lieux, le projet lui paraissait irréalisable. Il était d’une telle utopie qu’il avait honte de l’avoir conçu.
Comme il sombrait dans une amertume proche du désespoir, la piscine s’illumina derrière lui. Ce fut un brusque embrasement. Elle était éclairée de l’intérieur et sur son pourtour, grâce à des dalles de verre habilement mariées aux opus incertum.
Un groupe de jeunes gens et de jeunes filles s’échappèrent en riant des cabines aménagées près de l’eau. Ils se bousculèrent pour accéder au plongeoir. Lambert comprit qu’il devait s’agir des enfants du prince et de leur amis. Filles et garçons étaient arabes, leurs âges se succédaient de dix à vingt ans, voire davantage. Il reconnut Shérazade dans le lot. Plus réservée que ses frères et sœurs. Peut-être parce qu’elle était la plus dodue ?
Cette jeunesse se précipita dans l’onde illuminée en poussant des cris gutturaux.
« Le boudin à détrousser est là, Milady. Une grosse tourte empotée qui a déjà du ventre comme après douze maternités ! Elle va être flambante avec sa couronne sur la tronche, la princesse ! Vous parlez d’une moukère ! Ah ! vous donnez de ces gages, bougre de vieille chaussette ! Il va se faire coincer, le héros ! S’il tente le moindre geste malencontreux, les sbires de Son Altesse lui sauteront sur le poil ! »
Il contempla un moment, de loin, les ébats des jeunes gens ravis par leur bain de minuit. Qu’on soit fils de prince ou de concierge, la flotte crée chez tous la même excitation. Probablement que quelque chose se souvient en nous que nous avons été poissons ?
Écœuré, Lambert retourna dans les salons où, déjà, les convives commençaient à prendre congé, bien que les soirées se prolongeassent tard en Espagne. Il se sentait seul et banni, et regrettait les pédalos et les planches à voile du Tropic Hôtel.
Une sombre fureur l’agitait lorsqu’il se déshabilla. Il en voulait à la terre entière de son impuissance. Comme il finissait de se brosser les dents, le téléphone de sa chambre sonna. Il reconnut le ronfleur de la ligne intérieure.
C’était Lady M. qui venait aux nouvelles.
— Alors, comment cela s’est-il passé ?
— Pas bien ! bougonna-t-il.
— Viens me voir !
Elle raccrocha. Lambert enfila une robe de chambre pour se rendre chez la vieille. Milady occupait une vaste pièce précédée d’un dressing-room dans lequel une famille modeste aurait pu trouver asile.
Son lit peint à baldaquin, du XVIIme, d’origine toscanes se dressait sur un podium de deux marches qui ajoutait à sa majesté grandiloquente.
« Vous avez la folie des grandeurs, sombre duègne de Milady ! L’apparat, la pompe, l’encens, vous vous en grisez, ma vieille Rossinante ! Vous vous embaumez dans ce bric-à-brac ennuyeux.Remake de Sunset Boulevard ! Ça ajoute quoi à votre triste vie, ce plumard de reine en exil ? Et ces meubles que vous prétendez « signés » ? Ils sont chiants comme la pluie, funèbres à cause de vous ! »
Il s’arrêta à deux pas de la porte, impressionné par l’extravagance de l’endroit. Milady paraissait minuscule et dérisoire dans son grand lit sur les panneaux duquel se lutinaient des angelots faussement Renaissance. La note qui mettait un comble à cette vision, c’était la canne anglaise debout contre le montant de la couche baroque. La pièce sentait l’agonie lente, le déodorant, le triste.
Elle n’était éclairée que par la lampe de chevet insuffisante à combattre les ombres hostiles rassemblées dans l’immense chambre.
— Pourquoi n’approches-tu pas, petit d’homme ? Je t’intimide ?
Il s’avança jusqu’au bas des deux marches gainées de moquette fauve. Milady l’impressionnait jusqu’à lui causer un malaise physique. Sur son oreiller, sa tête paraissait réduite comme celles que traitent les Indiens Jivaros. Ses cheveux teints composaient une étrange auréole d’or autour d’un masque mortuaire. La pénombre creusait ses orbites, ses joues, sa bouche entrouverte. Dépourvue de ses fards, elle avait la peau cireuse.
Elle lut dans le regard du jeune homme, ou plutôt s’y entrevit comme sur une surface réfléchissante.
— Je ne suis pas belle à voir, n’est-ce pas ? C’est le bout de la nuit !
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Parce que c’est la réalité. Parle-moi de ta soirée.
Il lui décrivit le repas de notables, l’éloge que le prince avait fait de lui et sa froideur après le repas.
— Et cela t’inquiète ! On voit que tu ne connais pas encore les grands de ce monde ! Ils restent inaccessibles, surtout quand ils sont arabes ! Il n’y a pas plus capricieux, hautains, dominateurs. C’est à cause de leur comportement que le peuple, de temps à autre, flanque le feu à la société. Ton acte de pseudo-héroïsme t’avait grandi de dix centimètres, mais tes remerciements t’en ont fait perdre vingt. Cela dit, il y a autre chose ; assieds-toi sur mon lit, je ne te violerai pas, et parle-moi franchement !
Il obéit, posa ses fesses contre le matelas. Les pans de sa robe de chambre s’étaient écartés.
« Oh ! Seigneur : ces cuisses musclées, couvertes de poils d’or. Qui possédait des cuisses pareilles, jadis ? Voilà que je perds la mémoire de mes amants ! Mieux vaudrait perdre la vie ! Seigneur, rafraîchissez mes souvenirs ! Qui avait ces cuisses dorées, dures comme bronze ? Je partais des genoux et je mâchais ses poils en remontant. Ensuite, je lui léchais les couilles. Oh, pas la petite languette mutine et bricoleuse ordinaire. Non, non : du grand travail. Je prenais chacun de ses testicules dans ma bouche. Pourtant je ne l’ai pas si grande que ça, à première vue ! Mais ce qu’elle peut devenir extensible, celle-là ! Autant que ma chatte, Seigneur. D’ailleurs, Vous le savez bien, l’une et l’autre ont absorbé les mêmes queues phénoménales ! Ah ! si j’avais pu prévoir que je vieillirais, j’en aurais pris bien davantage. Vous allez me dire, Seigneur, qu’en ce jour, je ne serais pas plus avancée, du moins ma mémoire serait archicomble. Ça y est ! je me souviens des cuisses dures aux poils blonds : le tennisman suédois de La Baule, avant la guerre. Il était moniteur au club que je fréquentais. J’arrivais dans une Delahaye décapotable, grise et noire. Je portais une jupette froufroutante, une culotte blanche de ballerine. Je ressemblais à une ballerine, n’est-ce pas, Seigneur ? J’en avais la grâce aérienne. Je me servais de ma raquette comme une conne, n’ayant jamais été très portée sur le sport, mais on oubliait les balles que je ratais en voyant mon cul exquis. Ce diable de moniteur a été long à emballer. L’amour n’était pas sa tasse de thé car il ne regardait l’existence qu’à travers les mailles de sa raquette, l’imbécile heureux. Mais quelles cuisses ! J’en mourais de convoitise. Quand, en dehors des leçons, nous conversions, il ne me parlait que de ma voiture. Tant et si bien qu’un jour, comme il disposait d’un temps mort à la suite de la défection d’un élève, je lui ai proposé une promenade. Sa joie ! Un môme ! Je crois que j’ai failli aimer la Bretagne, cet après-midi-là. Je me rappelle un chemin désert serpentant sur la lande jaunie par les genêts. Le chromo habituel, Seigneur. Ça aide. Je me suis arrêtée au bord d’un bout d’étang ou de marais où foisonnaient gibier, anguilles et ajoncs. La Bretagne, je Vous dis ! Il y avait même un calvaire de granit à l’horizon, avec Vous crucifié, ô cher Seigneur de tous les sacrifices ! Un vent mutin courbait les roseaux et retroussait les plumes des canards sauvages. Cette félicité, putain ! J’ai posé ma main sur sa jambe. C’est con, un Suédois, si Vous saviez, Seigneur ! Je comprends que les filles de là-haut viennent se faire tirer ici ! Un séminariste aurait réagi à ma caresse. Ce veau blond est demeuré immobile, coincé. J’ai hésité à poursuivre. Je voyais arriver le moment où il allait m’obliger à retirer ma main. Mais moi, Vous me connaissez, Seigneur ? Jamais froid aux yeux. Quitte ou double ! Je me suis faufilée sous son short. Il a fini par bander, le beau Scandinave. De la bite passe-partout, Seigneur, si Vous voyez ce que je veux dire ? Mais enfin, on fait avec ce que l’on trouve. Ce serait trop beau de pouvoir sélectionner, faire son choix comme au marché pour les melons ! Je ne sais pas, Seigneur, s’il Vous est arrivé de rouler à bord d’une Delahaye décapotable ? Si oui, Vous devez savoir que ces fabuleuses automobiles ne lésinaient pas sur l’espace réservé aux passagers. J’ai dépouillé le grand glandeur de son short et de son caleçon court (à l’époque, vous devez vous en souvenir, vous autres, mâles, portiez des caleçons !). Il était abasourdi. Un benêt bandant ! Grâce à cet espace dont on disposait, j’ai pu m’installer entre ses superbes jambes, à genoux sur le plancher ! Ce régal ! Il sentait bon le sable chaud, mon Viking ! Dans un sens, son silence guindé m’excitait. Quand on est salope comme je le suis, Seigneur, on tire parti de toutes les réactions masculines. Me le pardonnerez-Vous quand Vous me sommerez de comparaître ? Oui, je le sais. Bon à ce point, que pourrait-on craindre de Vous ? Pour Vous en souvenir, Seigneur, j’ai encore le goût de ses poils que je broutais. Ah ! le fabuleux pâturage ! J’ai remonté le long de ses cuisses. Il me restait de sa pilosité entre les dents. Suave ! A la fin, j’ai pris en bouche l’un de ses testicules : le plus fort. Vous parlez d’une poire d’angoisse ! Il redoutait que je le morde, ce ballot ! J’aurais dû : un Suédois ! »