La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
La passagère avait suçoté consciencieusement le « bonbon ». Pompilius avait cru discerner par la suite chez elle un certain énervement. Il continuait de lui parler de sa belle voix mondaine, chaleureuse et feutrée. Leurs genoux s’étaient joints sans qu’elle retirât le sien.
Elle se rendait à Marbella, chez des amis pour y passer une quinzaine de jours. Serait-elle attendue à l’aéroport ? Non, car elle n’avait pas donné le numéro de son vol. Pompilius avait sauté sur l’occasion. Il disposait d’une voiture et se ferait un bonheur de lui faire parcourir les soixante kilomètres séparant Malaga de Marbella.
Comme elle devait attendre ses bagages et que leur livraison manquait de rapidité, il poireauta un bon moment dans la dure lumière de l’après-midi, stoïque dans son complet de flanelle grise, sans songer un instant à dénouer sa cravate. Des décorations, parmi lesquelles figurait la rosette de la Légion d’honneur, ornaient son revers. Il s’exhortait à la patience en songeant aux jambes exquises de la jeune personne. Des projets salaces lui venaient, qu’il n’osait développer, craignant de subir un échec. La fille apparut enfin, son sac à raquette dans le dos, attelée à deux valises munies de roulettes qui l’obligeaient à prendre une posture ridicule. Il se précipita, l’aida avec son brio coutumier. Quand elle découvrit la Rolls-Royce ancienne, elle eut un émerveillement de gamine.
— C’est la première fois que je vais monter dans un carrosse pareil, avoua-t-elle ingénument.
— Je suis particulièrement heureux de vous en faire les honneurs. D’ordinaire j’ai un chauffeur, mais pour venir à l’aéroport je préfère conserver ma liberté de manœuvre.
Les valises pesaient lourd et il eut du mal à les loger dans le coffre ; il dissimula de son mieux sa faiblesse, la faisant passer pour la gaucherie d’un homme habitué à être servi. Il brancha la climatisation et, très vite, une température suave leur fit oublier la fournaise d’où ils sortaient.
— Ca sent le vieux cuir, dit-elle avec volupté.
Pompilius jubila intérieurement, estimant que « les choses » se présentaient bien pour lui.
Il fallait emballer doucement. Bien établir, sans en faire trop, sa position d’homme du monde, fortuné et épicurien. Pour se rassurer, il se regardait avec complaisance dans le rétroviseur panoramique, trouvant aristocratique son visage allongé. Depuis l’aube de sa vie, on lui avait inculqué le sens du comportement. Sa mère était une personne de la noblesse roumaine et lui en avait appris les usages. A l’âge de six ans, il avait eu une gouvernante anglaise, puis un précepteur français qui avait déjà exercé dans toutes les familles huppées de Bucarest.
— Je ne m’attendais pas à regagner Marbella en aussi merveilleuse compagnie, assura-t-il.
Il s’était déjà présenté et elle avait sur-le-champ oublié son nom barbare. Par contre, il se rappelait parfaitement le sien : Noémie Fargesse. Elle travaillait comme script à la télévision, sur la 2. Elle était passionnée de tennis et fréquentait le Racing ; elle espérait être classée un jour prochain. Il se moquait de ces foutaises. Macho, il détestait que les filles eussent des hobbies. Il feignit pourtant de s’intéresser aux exploits de Noémie.
Il attendait d’avoir franchi la zone populeuse de Torremolinos avant d’engager le fer. Les nombreux feux tricolores émaillant la route n’étaient pas propices à ses savantes entreprises.
Ils parcoururent la longue agglomération grouillante de touristes : vacanciers, médiocres pour la plupart, aux accoutrements grotesques. C’était une cohorte balourde, composée de petits couples bedonnants, de gamins criards, de familles processionnaires.
Après Torremolinos, la route suivait la mer sur plusieurs kilomètres. Pompilius garda une allure de sénateur pour, dit-il, permettre à sa passagère d’admirer le panorama. C’était la première fois qu’elle venait en Andalousie et elle était un peu déçue par l’aspect californien de la Costa del Sol.
Pompilius lui expliqua que le monde entier souffrait de la même plaie. Partout où le temps était clément et belle la nature, le chancre immobilier se développait, souillant tout. Heureusement, il existait, dans les lieux privilégiés comme Marbella, des îlots de rêve aux jardins tropicaux, aux piscines hollywoodiennes, aux maisons sublimes où les nantis vivaient comme dans des ghettos de luxe une existence rythmée par le golf, le tennis et les mondanités.
Noémie l’écoutait avec un demi-sourire. Elle se sentait en marge du temps. Ce vieil homme de belle allure, dans cette voiture royale, lui apportait un étrange dépaysement. Il avait dû mener une vie peu commune et témoignait pour une époque dont ne subsistaient plus que des lambeaux dorés.
— Vous possédez, lui déclara-t-il tout de go, d’admirables genoux. Généralement, c’est le point faible de la femme. J’ai connu de superbes créatures, voire des stars de cinéma, avec des genoux cagneux. Oserais-je vous avouer que les vôtres m’ont positivement fasciné ? Ne croyez pas que je fantasme, Noémie, mais je suis un admirateur éperdu de la femme, je lui ai consacré ma vie et je continuerai de la révérer jusqu’à mon souffle ultime.
Il posa avec une douceur religieuse sa main sur le genou de la jeune fille.
Elle ne réagit pas. La direction démultipliée de la Rolls permettait à Senaresco de la piloter de sa seule main gauche.
— Mon royaume contre ce genou ! déclama le vieux beau.
Il emprisonnait le genou dans le creux de sa main qu’il faisait tourner sur l’articulation, comme il arrive qu’on caresse la poignée du levier de vitesses de sa voiture sportive.
Un enchantement le gagnait. Il aurait aimé bander. Mais ses érections devenaient rarissimes. Elles se réalisaient encore dans des instants de haute sexualité, lorsqu’il broutait une chatte jeune et délectable par exemple, mais elles restaient incertaines et furtives, chichement utilisables. La plupart du temps, il ne tirait de l’aubaine aucun triomphalisme excessif et ne se risquait plus à des étreintes qu’il ne serait pas parvenu à mener à bien. Simplement, il en faisait l’hommage à sa partenaire de manière parcimonieuse, histoire de lui faire constater la perdurance de sa virilité et il feignait de traiter celle-ci avec hauteur, comme si une fornication classique n’eût pas été digne d’eux.
Noémie se taisait, comprenant que son obligeant pilote projetait des manœuvres plus poussées. Elle les envisageait avec déplaisir, mais piquée toutefois par une trouble curiosité. Jusque-là, elle n’avait eu de liaisons qu’avec des hommes jeunes qu’elle avait jugés fougueux et goujats.
Sa passivité encouragea Pompilius.
— La sensualité, déclara-t-il, naît souvent de détails vestimentaires. Je suis un inconditionnel de la robe, de la jupe et de tous les accessoires exclusivement féminins, et pourtant, je trouve la jupe-culotte que vous portez affriolante ; elle protège tout en laissant beaucoup voir, comprenez-vous ?
« Des mots, se dit-elle. Des phrases bien tortillées pour préparer le geste. »
Effectivement, la main du vieux conducteur désapprit la forme parfaite du genou afin de remonter la jambe. Parvenue sur la cuisse, elle opéra une halte. Pompilius se trouvait placé devant une alternative : ou bien il poursuivait sa progression, ou bien il la limitait à cette demi-victoire. Il avait horreur des rebuffades qu’il ressentait comme des insultes mais qu’il comprenait parfaitement étant un homme juste.