La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
— Allez dire au secrétaire du prince que M. Lambert se fera une grande joie de se rendre à l’invitation de Son Altesse.
Puis, poussant l’écrin vers Lambert, elle ajouta :
— Tu vois bien que rien n’est perdu !
Suisse
Lorsque Adolphe Ramono sortit de la Gewerbe Kredit Bank, une petite pluie fine tombait sur Zurich. L’ayant pressentie, Ramono s’était muni d’un vieil imperméable constellé de taches, qu’il enfila au sommet du perron majestueux, profitant de l’auvent en verre cathédrale. Il boutonna soigneusement le vêtement, allant jusqu’à assurer la petite languette qui fermait le col. Il enfonça ensuite ses énormes mains d’étrangleur dans les poches ; elles pouvaient plonger profondément car ces dernières étaient trouées. C’est Ramono qui en avait supprimé le fond afin de pouvoir accéder à d’autres poches rapportées dans la doublure du trench-coat et qui contenaient un matériel très varié. Quand l’imperméable était boutonné, comme à présent, le bonhomme se sentait à l’abri d’une forteresse. Il disposait d’un bric-à-brac pourtant très étudié, classé selon des priorités d’intervention. Il trimbalait ainsi : un minuscule mais très performant appareil photographique, deux seringues chargées du liquide à injecter, un passe-partout sophistiqué, de la pâte destinée à prendre des empreintes de serrures, un couteau dont la lame rentrait dans le manche et en jaillissait sur simple pression, une petite torche électrique au faisceau intense, une bobine de fil de nylon pouvant résister à une charge de cent kilogrammes, des ampoules à peine plus grosses que des noisettes et qui contenaient un gaz soporifique extrêmement puissant. Son étrange panoplie s’achevait par un sachet de poivre moulu.
L’homme à la forte mâchoire descendit posément l’escalier et se mit à déambuler dans l’artère principale bordée de magasins de luxe. Il détestait Zurich dont l’ambiance germanique dérangeait son humeur latine. Il jugeait les vitrines raides et sans grâce. Pourtant, il s’arrêta devant une boutique où se trouvait exposée une profusion de dessous féminins.
Adolphe Ramono était sensible à la lingerie pour dames qui déclenchait ses fantasmes. A peine eut-il porté les yeux sur les slips et les soutiens-gorge étalés qu’il imagina les corps susceptibles de les porter et il y eut rapidement un grouillement de filles lascives dans la devanture. Des démones en folie se tordaient comme un boisseau de serpents. Bras et jambes s’entremêlaient, de larges bouches peintes lançaient des cris de volupté et une infinité de charmants culs pommés sous les dentelles noires dansaient une gigue éperdue.
Adolphe sentit qu’un filet de bave sourdait aux commissures de ses lèvres de batracien. Il le torcha d’un revers de manche et poursuivit sa route.
Ses hantises sexuelles lui avaient mené la vie dure, jadis, le conduisant même à de fâcheuses exactions. Mais depuis l’apparition de la vidéo, les choses allaient mieux, car elle lui permettait de se projeter des films pornographiques lorsque ses pulsions devenaient insistantes. Il appelait cela ses soirées de gala. Elles s’achevaient pourtant tristement dans l’onanisme ; mais Ramono se pliait à ce plaisir résigné. Question de discipline. Sa paix sexuelle était à ce vil prix.
Lorsqu’il eut parcouru quelques centaines de mètres, la pluie le découragea et il monta dans un tramway. Le lourd véhicule le conduisit jusqu’à la rive du lac. Ramono choisit un restaurant de moyenne catégorie dont la vaste enseigne gothique l’inspirait. Le service n’était pas commencé et il dut attendre à une table, près de la baie vitrée. Le lac paraissait triste sous la pluie. Les bateaux ressemblaient à quelque troupeau hébété et l’horizon très court se diluait dans une brouillasse plutôt automnale.
Ramono avait tenu à conserver son imperméable lequel, posé sur le siège d’en face, lui tenait lieu d’interlocuteur. Il profita du temps mort pour consulter les différentes notes rassemblées à la Gewerbe Kredit Bank. Le laisser-passer dont il disposait lui avait valu un accueil courtois et il avait pu interroger à loisir les gens susceptibles de l’aider dans ses recherches. Les personnes qui s’étaient occupées de l’ouverture du compte lui avaient fourni un signalement très fouillé de Md Ruth Ferguson : une très vieille femme portant une perruque brune et de grosses lunettes à monture d’écaille qui écrasaient son visage. Elle se déplaçait péniblement à l’aide d’une canne anglaise. Avant ce transfert de quatre millions émanant de la Briegger Bank de Berne, le compte n’avait jamais servi. La somme n’avait fait que transiter à Zurich car, dès le surlendemain, un ordre de virement l’avait réexpédiée chez un broker de Londres. Ramono s’imaginait déjà débarquant dans la capitale anglaise et forçant les bureaux de Landon and Frank’s pour mettre la main sur le dossier Ferguson. Une entreprise désespérée car Adolphe connaissait le machiavélisme britannique en matière de protection. Heureusement, il avait été servi par son esprit de déduction.
Comme il traversait l’immense hall marmoréen de la banque, il avait repensé à la béquille de la cliente. Il s’arrêta devant la petite table où se tenait un gros homme en uniforme chargé de renseigner les visiteurs et lui demanda s’il se rappelait la personne dont on venait de lui dresser le portrait. Le préposé se souvenait parfaitement de la cliente. Il s’était précipité pour lui ouvrir la porte et lui avait demandé ensuite si elle avait besoin de son aide pour descendre le perron. Elle avait décliné l’offre, assurant qu’elle préférait se débrouiller toute seule. L’employé avait néanmoins attendu qu’elle ait descendu les degrés pour rentrer, ce qui lui avait permis de voir s’avancer une Rolls noire, conduite par un vieux bonhomme. Le véhicule s’était rangé devant le perron et la vieille dame y avait pris place. Elle était montée à l’avant, ce qui indiquait que le conducteur n’était pas un chauffeur professionnel.
Dans la région des cuisines une effervescence annonçait que le service allait commencer. Un petit serveur italien enfilait sa veste d’un double mouvement des épaules, attrapait un menu relié de cuir sur une pile et s’avançait vers la table de Ramono.
— Quelle est la spécialité de la maison ? questionna celui-ci en italien.
Le serveur hocha la tête.
— L’émincé de veau aux röstis, naturellement, fit-il d’un ton chagrin.
— D’accord, dit l’homme à la grosse mâchoire. Vous me servirez également trois décis de rouge et je commencerai par une salade nature.
— Elle est comprise avec l’émincé.
— Parfait.
Il regroupa ses notes. Il les avait prises en latin et rédigées d’une écriture bizarre que lui seul pouvait relire.
Il éprouvait pour le gros préposé de la banque, boudiné dans son uniforme, quelque chose de plus que de la reconnaissance, cela ressemblait à une obscure tendresse.
Ce type lui avait mâché le travail en précisant que la fameuse Rolls était immatriculée à Genève.
Marbella
Le prince Mouley Driz était un homme encore jeune, au regard caressant. Malgré son léger embonpoint, il ne devait avoir aucun mal à séduire les filles que l’odeur des pétrodollars chavirait. Un léger strabisme accentuait son charme. Il portait un complet léger, en soie noire, qui accusait fâcheusement ses bourrelets. Une barbe d’un brun brillant paraissait emboîter le bas de son menton. Il avait la voix et le geste lents. Un solitaire d’une bonne douzaine de carats étincelait à son médius droit tandis qu’un long fume-cigarette fait d’ambre et d’or dépassait de la poche supérieure de sa veste.