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La vieille qui marchait dans la mer

Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:

Lorsqu'on demande à Stephen King, le fameux romancier américain, pourquoi il a choisi d'écrire sur des sujets aussi macabres, il répond : « Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai le choix ? »
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
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Lambert s’attendait à un repas familial, aussi fut-il décontenancé en découvrant une foule d’invités dans l’immense salon mauresque. Ne connaissant personne, il alla se réfugier dans un salon d’été contigu, réalisé par un savant jardiniste. L’on avait composé avec la nature, laquelle pénétrait dans le palais presque spontanément. Des essences, inconnues du jeune homme, s’entremêlaient pour partir à l’assaut des murs que l’on ne distinguait plus. Des compositions florales où dominaient les rosiers cernaient des vasques de marbre blanc dont les jets d’eau répandaient une capiteuse fraîcheur. Des spots aux lumières pastel renforçaient la délicatesse des fleurs. Jamais Lambert n’avait vu de lieu plus délicat ni plus suave. Il pensa aux bidonvilles qui devaient pulluler dans le pays du prince Mouley Driz ; se rappela des étals de bouchers couverts de mouches devant lesquels il s’était longuement attardé lors d’un voyage au Moyen-Orient. Autour de lui, quelques Arabes en djellaba discutaient à voix basse, s’étant marginalisés des autres invités occidentaux. Deux domestiques chargés de plateaux vinrent proposer des boissons à Lambert, mais il refusa afin de conserver les mains libres. Il allait être amené à échanger des saluts et il se sentait encore trop emprunté pour le faire en tenant un verre plein. Mais, contre toute attente, personne ne s’occupa de lui.

« Milady, chère fleur desséchée, dans quelle galère m’entraînez-vous, chouette immonde ! Que branlé-je dans ce palais de misère, dont le luxe me donne envie de me frapper sur les cuisses ? Vous y tenez tant que cela à ces cailloux, rombière ? Mais qu’est-ce que j’attends dans cet univers loukoum ! Je hais l’architecture mauresque, Mammy Blue. Elle est à chier, elle me meurtrit ! Chez mes parents, c’est meublé fruitier provincial : noyer, cerisier, gentiment concon, mais sans mauvais goût. Il y a des réminiscences provençales : maman est de Nîmes. De la cretonne, des plantes vertes en bac : philodendrons, caoutchoucs. Et moi, tout seul dans ce misérable palais matuvuiste où personne ne s’intéresse à moi. Je crois seulement avoir aperçu le prince de mes couilles en entrant, sans être certain que ce soit lui ! Et dans cette bâtisse je vais devoir subtiliser un diadème sur la tronche ahurie de cette grosse connasse de fatma ! Dans quel funeste tourbillon m’emportez-vous, claudiqueuse béquillante ? Oh ! mais je vais bien finir par m’arracher à ce mauvais rêve, momie détortillée ! Je vais me réveiller, prendre mes jambes à mon cou, et vous laisser mariner dans votre pré-agonie, comme de la carne faisandée dans la saumure ! Subjugué, c’est bien joli, mais ça ne dure pas. Un jour on s’ébroue. Infailliblement, l’instant arrive où l’on se demande comment l’on a pu supporter cela, aimer cela ! Je vous suis attaché, femelle déshydratée, mais il n’est de lien qui ne se tranche ou se dénoue. »

Un gong résonna quelque part. Son ample et mou à la fois, onctueux. Par des baffles invisibles une voix qui semblait perpétuer les sonorités du gong, se fondre dans sa mourance, avertit en arabe, en anglais et en espagnol que le dîner était servi.

Les caractères noirs sur un carton doré n’étaient pas aisés à lire. Lambert déchiffra le sien dont le texte était plus long que les autres :

« Monsieur le neveu de Sa Grâce Lady Mackenshett ». Ridicule et pompeux. Ampoulé.

Contrairement à ce à quoi il s’attendait, sa place ne se trouvait pas en bout de table, mais presque dans le milieu. L’assemblée était composée uniquement d’hommes. Lambert se trouva entre un très vieil Arabe à cheveux blancs et un avocat espagnol à tête de viveur triomphant. Il salua ses voisins. Le vieillard et le maître parlaient mieux le français que Lambert l’anglais.

Le prince (décidément, il ne s’était pas trompé), présidait, entre deux personnages sur-décorés. L’un d’eux, dont la tignasse en bataille grisonnait, devait être américain, cela se reconnaissait à ses taches de son et à son maintien détendu.

Le prince avait attendu que tous ses invités eussent trouvé leurs places ; lorsque chacun fut installé, il ne s’assit pas pour autant car il désirait prendre la parole.

— Honorables hôtes, dit-il en anglais, je vous remercie de participer à cet humble repas qui, au fil des années, devient traditionnel puisqu’il nous réunit chaque mois de juin. J’ai appris avec tristesse la disparition du marquis Fernando de la Bianco de Estrémadure et je salue sa mémoire. Ce soir, vous devez être surpris de trouver à cette table un tout jeune homme. J’ai voulu l’honorer en le présentant à cette auguste assemblée. Il s’agit du neveu de ma chère amie Lady Mackinshett, qui, hier, avec un courage qu’on rencontre peu souvent de nos jours, s’est jeté sur un bandit qui dépouillait ma fille bien-aimée de ses bijoux et l’a mis en fuite. Vous avez dû lire le récit de cet exploit dans les gazettes d’aujourd’hui.

Il désigna Lambert écarlate de confusion, et se mit à l’applaudir, imité par toute la tablée. Lambert ne savait quelle attitude adopter. Il se leva à demi et s’inclina en direction du prince.

« Milady ! Si je m’attendais ! Ce type qui ne m’a même pas salué lors de mon arrivée ! Le voilà qui balance tout un laïus sur ma pomme devant ces vieux crabes ! Je n’en espérais pas tant ! Dans quel étrange univers vivez-vous, Milady, vétuste chérie ? L’aventure, ça existe donc encore ? »

Il subissait tant bien que mal le magnétisme de ces visages braqués sur lui ; gueules de courtisans jamais repus. Ils aspiraient sa substance, sa jeunesse, ce courage célébré par le prince. Ils le dépeçaient mentalement, voulant chacun accaparer une parcelle du héros.

Le prince s’assit. Lambert fit de même.

« Et dire qu’il ignore mon nom de famille ! » songea-t-il en regardant le carton doré.

Sans doute, parce qu’il ne comportait que des hommes, ce dîner ressemblait à un repas de club. On eût dit la réunion de quelque section du Rotary. Lambert écoutait de son mieux, captant ce qu’il pouvait de la conversation générale qui s’opérait en plusieurs langues d’où le français était banni. Il était beaucoup question d’affaires. Le jeune homme crut comprendre que Mouley Driz projetait de vastes opérations immobilières dans la région. Certains des Espagnols présents, dont son voisin avocat, pronostiquaient une échappée de l’engouement international en direction de Gibraltar. Une migration des promoteurs immobiliers commençait déjà la marche vers l’ouest. Tous les bâtisseurs, n’importe les pays, se dirigent vers l’ouest. C’est là une sorte de loi d’espèce. Quelque chose d’aussi inexorable que le départ de certains oiseaux à l’automne.

A un certain moment, le maître lui demanda dans quelle genre d’activités il sévissait, Lambert domina son embarras et répondit qu’il s’occupait de Bourse avec « sa tante ». Comme l’autre connaissait mal la question, sa curiosité tourna court.

Après le repas qui lui parut interminable, Lambert profita de la confusion du « lever de table » pour s’approcher du prince. Mouley Driz posa sur lui un regard impénétrable, moins sombre qu’on ne l’imaginait quand on se trouvait à quelque distance de lui. En fait, il possédait des yeux presque verts, mais sertis de noir.

Le protégé de Lady M. remercia le prince pour sa montre. Son interlocuteur parut se souvenir à peine de son cadeau. Il murmura « ce n’est rien » d’un ton cassant qui déconcerta Lambert. Il comprenait mal que l’altesse lui fit ce somptueux cadeau, qu’elle l’invitât à ce repas pour célébrer ses mérites et qu’elle eût cette attitude quasi blessante aussitôt après. On eût dit qu’il avait froissé le prince en lui exprimant sa gratitude. Peut-être la chose ne se faisait-elle pas dans cet univers si particulier ?

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