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La vieille qui marchait dans la mer

Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:

Lorsqu'on demande à Stephen King, le fameux romancier américain, pourquoi il a choisi d'écrire sur des sujets aussi macabres, il répond : « Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai le choix ? »
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
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Par moments, la voix aiguë de Milady dominait l’aimable ronron feutré. A cause du casque de plexiglas emprisonnant sa tête, elle s’exprimait haut et dérapait dans les aigus.

L’imminence de l’action ne troublait pas Lambert. Il se sentait calme, presque détaché. Pour tromper l’attente, il parlait à sa « bienfaitrice ». Mentalement, ainsi qu’elle le lui avait conseillé.

Il lui disait :

« Milady, haridelle décharnée, pétasse désarmée, louche et torve vieillarde aux desseins tortueux, boiteuse irrémédiable, impératrice des garces, malfaisance éperdue, fleur de charnier presque charogne, poison rare, vacherie en décomposition, infâme, mocheté ridicule, banqueroute humaine, abjection bancale, fleur vénéneuse carnivore et flétrie, femelle qui ne mouille plus mais qui suinte, sorcière, gorgone, polype, excroissance, dépravée, cauchemar : je t’aime. Je me sens bien dans ton aquarium insensé. Je t’admire. Je crois en toi. Tu recueilles ma vie dont je ne savais que faire. Peu importe que tu l’entraînes sur le chemin des damnations. Tu es magique. Jeune à jamais. Belle sous ta cendre. Désirable dans ton abomination. Grâce à toi, le temps n’existe plus et j’existe à peine. Tu vois ce petit lézard vert, là-bas, aplati contre le mur et aussi immobile qu’une broche sur un corsage ? Eh bien ! c’est moi. Tu m’as rendu lézard vert, pétrifié par le soleil et soûlé de ta maléfique puissance. Je t’aime, vieille étrangeté, comme on aime à regarder le couchant lorsqu’il est très beau. Tu as raison de ne pas vouloir mourir, vieillir suffit. Tu as payé. Et maintenant offre-moi une éternité de protection. Je consomme si peu de réalité que ma vie près de toi devrait durer aussi longtemps que la Terre. Tiens, voilà le mec que nous attendons. Putain, cette belle moto ! Une mille centimètres cubes, non ? Harley-Davidson ! J’encule les Japonais ! Il n’y a de motos véritables qu’en Angleterre. La classe ! Chevaucher la classe quand elle est foudre, ça doit être follement bandant. »

Tandis qu’il se disait ces choses sans queue ni tête, le motard venait ranger son bolide bleu et noir devant le salon de coiffure. Il le dressait sur sa béquille arrière, sans couper le moteur qui continua de tourner au ralenti, balançant à tout va des gaz écœurants. L’arrivant n’ôta pas son casque noir. Il portait un blouson de toile et un jean, des baskets. Il prit dans l’une des fontes de cuir fixées à son porte-bagages un petit sac de plastique et un fort pistolet à canon court, au museau de bouledogue. D’un coup de pouce expert, il releva la visière transparente de son heaume. Lambert aperçut un regard sombre perdu dans des poils. Regard de singe. L’homme devait avoir les joues velues et d’épais sourcils. Le motard pénétra dans le salon de coiffure d’un pas lent. Il annonça paisiblement, en espagnol d’abord, puis dans un mauvais anglais ensuite :

— Pas d’affolement, c’est un hold-up !

Il tenait son arme au niveau de sa hanche. Avisant une jeune manucure assise sur un tabouret devant une cliente, il flanqua un coup de pied dans le siège. La manucure tomba sur ses fesses ; son matériel professionnel dispersé autour d’elle.

— Debout ! intima l’arrivant.

Elle se redressa. Personne ne parlait. Clientes et employés restaient immobiles dans des postures inopinées, à l’exception de Lady M. sous son casque qui feignait de n'avoir rien vu.

L’arrivant tendit son sac à la manucure.

— Tu ramasses tous les bijoux et tu te remues les fesses !

La jeune fille s’avança vers la cliente arabe dont elle était en train de soigner les mains.

— Bagues, colliers, bracelets, montres, boucles d’oreilles, tout ! exigea l’homme. (Il répéta, un ton au-dessus :) Tout !

La cliente aida elle-même sa manucure à la dépouiller.

Dehors, Lambert ferma les yeux :

« Eh bien, voilà, Milady, c’est à moi de jouer. J’attends encore un instant, et puis j’interviens. Je vais penser très fort à vous et je sais que vous me soutiendrez pendant ce baptême du feu. Je parie que votre cœur aguerri bat plus vite que le mien ! »

A quoi pensait, jadis, un homme sur le point de se battre en duel, tandis que les témoins sortaient les armes de leurs étuis ? A l’enchaînement de gestes dangereux qui allaient suivre pour faire de lui soit une victime soit un assassin ? Mais lui ne risquait rien. Il lui suffisait seulement de se montrer convaincant.

Il se leva d’une détente souple. Coula un regard dans le salon de coiffure. Crédible ! Il avait légèrement tardé à réaliser qu’il se passait quelque chose. Et maintenant il comprenait. Alors il allait profiter de son avantage (l’homme lui tournant le dos) pour intervenir. Il s’empara de sa chaise métallique, la jugea lourde, mais l’homme portait un casque. Tout de même, il fallait éviter toute fausse manœuvre. Lambert leva le siège à deux mains et se précipita. Le bruit de son déplacement « alerta » l’agresseur qui fit volte-face et tira dans sa direction. La balle passa très au-dessus de la tête de Lambert, néanmoins l’impression lui fut pénible. C’était la première fois qu’il voyait actionner une arme à feu face à lui. Il acheva son geste et abattit la chaise de fer sur la tête du motard. L’homme accusa le coup et tituba. Lambert se jeta sur sa main armée pour la tordre. « Milady, ma chère âme, cela ne fait-il pas un peu trop cinoche ? Série B française ? »

Il revoyait des films exhumés par l’impitoyable télé dévoreuse de pellicule. Des films dits « d’action » qui, aujourd’hui, faisaient hausser les épaules ; joués par des méchants en peau de lapin, toujours les mêmes.

« N’ai-je pas l’air très con, Milady d’amour ? Probablement, puisque j’ai envie de rire, comme lorsque je parle anglais. Chaque fois que je fais quelque chose qui m’est artificiel, un fou rire intérieur me saisit. Transformons-le en rictus ! »

Le pseudo-malfrat lâcha son pistolet. Lambert donna un coup de pied dans l’arme, comme il l’avait vu faire cent fois à l’écran, et lança son poing dans l’estomac de l’assaillant. Il dut frapper trop fort car l’autre poussa un gémissement de douleur. Lambert le quitta pour aller récupérer l’arme. L’homme en profita pour filer. Il sauta sur sa moto ronronnante, la remit sur su roue arrière d’un coup de fesses, puis fonça pleins gaz sur la grand-route proche où il se perdit dans le flot infernal de la circulation. On meurt beaucoup sur la nationale Malaga-Cadiz. La vie courante s’y frotte de trop près. Des sentiers privés s’y jettent comme des ruisselets dans un fleuve et même des maisons ont leur seuil sur la route.

Lambert sortit sur la terrasse, tenant le pistolet qu’il venait de récupérer. Le scénario prévoyait que l’agresseur abandonnerait son arme, preuve qu’elle n’était pas compromettante pour lui.

Il contempla le déferlement des véhicules qui passaient dans les deux sens avec la même densité. Il convenait de laisser du temps à l’agresseur pour qu’il puisse se mettre à l’abri. De toute manière, Lambert allait fournir de fausses indications à la police, tant sur la couleur de la moto que sur son numéro minéralogique.

Dans le salon, c’était des criailleries de volière. Ces dames étaient sorties de sous leurs casques et, le chef garni de rouleaux, vêtues toutes du même peignoir de couleur mauve, elles menaient une bacchanale ridicule cependant que le maître coiffeur s’excitait sur le combiné téléphonique. Lambert évoqua un tableau de Léonor Fini qui représentait une alignée de donzelles dans un salon de coiffure. Elles ressemblaient à des guerrières de dessins animés d’anticipation.

Lady M. se jeta à son cou.

— Lambert ! Tu as été magnifique ! Je ne me doutais pas que tu étais à ce point courageux !

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