Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Meynestrel était revenu vers la table. Il ramassa la monnaie, le portefeuille, les clefs, et mit le tout, avec ordre, dans ses poches.
Alors seulement, il parut se souvenir de la présence de Jacques. Il le regarda, et s’avança vers lui.
— « Tu as bien fait de venir, mon petit… Qui sait ? Tu m’as rendu service, peut-être… »
Son visage était calme. Il souriait bizarrement.
— « Rien ne vaut la peine, vois-tu… Il n’y a jamais rien qui mérite qu’on désire ; mais, rien non plus qui mérite qu’on craigne… Rien… Rien… »
D’un geste inattendu, il tendit à Jacques ses deux mains à la fois. Et, comme Jacques les saisissait avec émotion, Meynestrel murmura, sans cesser de sourire :
— « So nimm denn meine Hände, und führe mich[5]… Allons ! » ajouta-t-il, en se dégageant.
Il s’approcha des mallettes, et en prit une. Jacques se pencha aussitôt pour prendre l’autre.
— « Non, celle-là n’est pas à moi… Je la laisse. »
Et, dans son regard voilé, passa un rapide sourire, d’une tristesse, d’une tendresse, déchirantes.
— « Il a détruit les documents », se dit Jacques, stupéfait. Mais il n’osa poser aucune question.
Ils sortirent ensemble de la pièce. Meynestrel tirait la jambe, un peu plus que de coutume.
En bas, il passa devant la porte du bureau, sans entrer. Jacques songea : « Il avait même pensé à régler sa note ! »
— « Express de Genève… Sept heures cinquante », murmura Meynestrel, en consultant l’horaire des chemins de fer affiché sur le mur du vestibule. « Et toi ? Tu prends huit heures, pour Paris ? Tu auras juste le temps de me mettre dans mon train… Comme tout s’arrange, tu vois !… »
LV
Une courte et chaude averse venait de laver Paris, et le soleil de midi brillait d’un plus mordant éclat, lorsque Jacques débarqua du train de Belgique.
Il était sombre. Les mauvais présages s’accumulaient. Durant son voyage, il n’avait recueilli que d’alarmants indices. Son train était bondé. Une grande effervescence régnait parmi les habitants des régions frontières. Les soldats permissionnaires, les officiers en congé dans le Nord, avaient été avisés télégraphiquement d’avoir à rejoindre leurs régiments. Isolé des socialistes français qui avaient quitté Bruxelles par le même convoi, il avait voyagé en surnombre dans un compartiment rempli de gens du Nord, qui se parlaient sans se connaître, se passaient les journaux, se communiquaient des nouvelles. Ils commentaient les événements avec une inquiétude où la surprise, la curiosité, une certaine incrédulité même, semblaient tenir plus de place encore que l’effroi ; de toute évidence, la plupart s’accoutumaient déjà à l’idée d’une guerre possible. Les renseignements que ces gens colportaient sur les précautions prises par le gouvernement français étaient révélateurs. Partout, déjà, les voies, les ponts, les aqueducs, les usines apparentées aux industries de guerre, étaient surveillés par la troupe. Un bataillon d’active occupait les moulins de Corbeil, dont le directeur était accusé, par l’Action française, d’être officier de réserve dans l’armée allemande. À Paris, l’adduction des eaux, les réservoirs d’alimentation, étaient sous la garde de l’armée. Un monsieur décoré expliquait, avec des précisions d’ingénieur, les travaux entrepris en hâte à la tour Eiffel pour perfectionner l’équipement de la T. S. F. Un Parisien, constructeur d’autos, se plaignait que plusieurs centaines de voitures, fortuitement réunies pour un concours, eussent été, sinon réquisitionnées, du moins retenues sur place jusqu’à nouvel ordre.
Par l’Humanité, que Jacques avait pu se procurer en gare de Saint-Quentin, il avait appris, avec stupeur et colère, que le gouvernement avait eu le front d’interdire, à la dernière minute, le meeting que la C. G. T. avait organisé, la veille, mercredi 29, à la salle Wagram, et où toutes les organisations ouvrières de Paris et de la banlieue étaient convoquées pour une manifestation de masse. Ceux des manifestants qui étaient venus quand même dans le quartier des Ternes, s’étaient vus refoulés par les charges brutales de la police. Les bagarres avaient duré une partie de la nuit ; et peu s’en était fallu que des colonnes de militants eussent atteint le ministère de l’Intérieur et l’Élysée. On attribuait au retour de Poincaré ce geste d’autorité nationaliste, qui semblait annoncer l’intention du gouvernement de briser l’élan de la protestation ouvrière, sans respect pour le droit de réunion et au mépris des plus anciennes libertés républicaines.
Le train avait une demi-heure de retard. En sortant de la buvette, où il avait été prendre un sandwich, Jacques croisa un vieux journaliste qu’il avait rencontré plusieurs fois au Café du Progrès, un nommé Louvel, rédacteur à la Guerre sociale. Il habitait Creil, et venait tous les jours passer l’après-midi au journal. Ils sortirent ensemble de la gare. La cour, les maisons de la place, étaient encore pavoisées : le retour du président de la République, la veille, avait provoqué dans Paris une explosion de patriotisme, dont Louvel avait été témoin, et qu’il racontait avec une émotion inattendue.
— « Je sais », coupa Jacques. « Tous les journaux en sont pleins. C’est écœurant… Je pense que, à la Guerre sociale, vous n’avez pas fait chorus ? »
— « À la Guerre sociale ? Tu n’as donc pas lu les articles du patron, ces jours-ci ? »
— « Non. J’arrive de Bruxelles. »
— « Tu retardes, mon bon… »
— « Gustave Hervé ? ».
— « Hervé n’est pas un rêveur imbécile… Il voit les choses comme elles sont… Voilà plusieurs jours déjà qu’il a compris que la guerre était inévitable, et qu’il serait fou, qu’il serait même criminel, de s’entêter dans l’opposition… Procure-toi son article de mardi, tu verras… »
— « Hervé, patriotard ? »
— « Patriotard, si tu veux… Réaliste, tout simplement ! Il reconnaît, avec loyauté, qu’on ne peut accuser le gouvernement d’aucun geste provocateur. Et il en conclut que, si la France est forcée de se battre pour son sol, rien dans la politique française de ces dernières semaines ne justifierait une défection du prolétariat. »
— « Hervé dit ça ? »
— « Il a même été jusqu’à écrire tout net que ce serait une trahison ! Parce que, ce sol, qu’il s’agirait de défendre, c’est la patrie de la Grande Révolution, après tout ! »
Jacques s’était arrêté. Il regardait Louvel en silence. À la réflexion, il n’était pas tellement surpris : il se rappelait qu’Hervé avait pris violemment position contre l’idée de grève générale, remise en discussion, quinze jours plus tôt, par Vaillant et Jaurès au congrès du socialisme français.
Louvel poursuivait :
— « Tu retardes, mon bon ; tu retardes… Va écouter ce qu’on dit ailleurs… À la Petite République, par exemple… Ou bien au Centre du parti républicain, où j’ai passé hier soir… Partout, c’est le même son de cloche… Partout, les yeux se sont ouverts… Hervé n’est pas le seul à avoir compris… C’est très joli, la fraternité des peuples. Mais les événements sont là ; il faut les regarder en face. Que veux-tu faire ?
— « N’importe quoi, plutôt que… »
— « Une guerre civile, pour éviter l’autre ? Utopie !… À l’heure actuelle, personne ne marcherait… Devant la menace d’une invasion étrangère, tout mouvement d’insurrection avorterait. Même dans les centres ouvriers, même dans les milieux de l’Internationale, la majorité, d’accord avec l’ensemble de la population, entend défendre son territoire… La fraternité universelle, oui, en principe. Mais, pour l’instant, elle passe au second plan ; tout le monde, aujourd’hui, se sent une fraternité restreinte : une fraternité française, mon bon… Et puis, nom de Dieu, voilà assez longtemps que les Pruscos nous embêtent ! S’ils veulent venir s’y frotter !… »
5
« Et maintenant, prends mes mains, et conduis-moi. »