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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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La place retentissait des cris d’une demi-douzaine de camelots qui galopaient en glapissant :

— « Paris-Midi ! »

Louvel traversa la chaussée pour acheter le numéro, Jacques allait le suivre, lorsqu’un taxi vide, qui rôdait, passa devant lui. Il sauta dedans. Avant toutes choses, courir chez Jenny.

« Hervé… », songeait-il, écœuré. « Si ceux-là flanchent, comment donc pourraient-ils tenir, les autres, les petits, la masse… ceux qui lisent chaque matin, dans tous les journaux, qu’il y a des guerres justes et des guerres injustes, et qu’une guerre contre l’impérialisme prussien, pour en finir, une bonne fois, avec les pangermanistes, serait une guerre juste, une guerre sainte, une croisade pour la défense des libertés démocratiques !… »

En arrivant avenue de l’Observatoire, il leva les yeux vers le balcon des Fontanin. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.

« Sa mère est peut-être de retour ? » se dit-il.

Non : Jenny était seule. Il en eut la certitude, dès qu’il la vit, pâle, bouleversée de joie, ouvrir la porte et reculer dans l’ombre du vestibule. Elle fixait sur lui un regard anxieux, mais si tendre, qu’il avança vers elle, et, spontanément, écarta les bras. Elle frissonna, ferma les yeux, et s’abattit sur sa poitrine. Leur première étreinte… Ni l’un ni l’autre ne l’avait préméditée ; elle ne dura que quelques secondes : subitement, comme si Jenny reprenait conscience d’une réalité impérieuse, elle se dégagea ; et, levant la main sur la table où gisait un journal déplié :

— « Est-ce vrai ? »

— « Quoi ? »

— « La… mobilisation ! »

Il saisit la feuille qu’elle désignait. C’était un numéro de ce Paris-Midi qu’on criait sur la place de la gare ; qu’on vendait, depuis une heure, par milliers d’exemplaires, dans tous les quartiers de Paris. La concierge, affolée, venait de l’apporter à Jenny.

Le sang afflua au visage de Jacques :

Un conseil de guerre a été tenu cette nuit à l’Élysée… Le IIIe Corps d’armée est dirigé en hâte vers la frontière… Les troupes du VIIIe Corps ont reçu leurs effets, leurs munitions, leurs vivres de campagne, et attendent l’ordre de départ…

Elle le regardait, les traits figés par l’angoisse. Enfin, avec la brusquerie d’une hésitation vaincue, elle murmura :

— « S’il y a la guerre, Jacques… partirez-vous ? »

Il attendait la question, depuis cinq jours. Il releva les yeux, et, de la tête, résolument, il fit : non.

Elle songea : « Je le savais » ; puis, luttant contre la gêne perfide qui la troublait, elle se dit aussitôt ; « Il faut beaucoup de bravoure pour refuser de partir ! »

Ce fut elle qui rompit le silence :

— « Venez. »

Elle l’avait pris par la main, et l’entraînait. La porte de sa chambre était restée ouverte. Elle hésita une seconde, et l’y fit entrer. Il la suivit, sans faire attention.

— « Ce n’est peut-être pas vrai », soupira-t-il. « Mais ça peut l’être demain. La guerre nous enserre de tous les côtés. Le cercle se rétrécit. La Russie s’obstine, l’Allemagne aussi… Dans chaque pays, le pouvoir s’entête aux mêmes offres dérisoires, aux mêmes intransigeances, aux mêmes refus… »

« Non », pensait-elle, « ce n’est pas la peur. Il est courageux. Il est logique. Il ne doit pas faire comme les autres ; il ne doit pas céder, il ne doit pas partir. »

Sans un mot, elle s’approcha de lui, et se blottit contre sa poitrine.

« Il me restera ! » se dit-elle soudain ; et son cœur fit un bond.

Jacques l’entourait de son bras, et, debout, penché sur elle, il baisait le front à demi caché. Elle défaillait de douceur, à se sentir si fortement saisie. Elle se faisait petite et légère, pour qu’il pût — elle ne savait quoi — la soulever, l’emporter… Elle brûlait de l’interroger sur son voyage, mais elle ne l’osait pas. Par la seule pression de son visage, il l’obligea doucement à relever la tête, et ses lèvres frôlèrent la joue, la longue joue lisse, jusqu’à la bouche, qui restait close, serrée, mais qui ne se détourna pas. Elle étouffait un peu sous ce baiser insistant, et, pour respirer, glissant la main entre leurs deux visages, elle écarta le buste. Ses traits étaient surprenants de calme, de gravité. Jamais elle n’avait paru plus consciente, plus responsable, plus résolue. Sans la brusquer, il la reprit passionnément contre lui. Elle s’abandonna, sans timidité ni résistance. Elle ne souhaitait plus rien que de se sentir ainsi tenue entre ses bras. Sagement enlacés, joue contre joue, ils s’assirent sur le lit bas, qui formait un étroit divan en face de la fenêtre. Plusieurs minutes, ils demeurèrent immobiles, silencieux.

— « Et toujours pas de lettre de maman », dit-elle à mi-voix.

— « C’est vrai… Votre mère… »

Elle lui en voulut, quelques secondes, de partager si mal l’angoisse qui la rongeait.

— « Aucune nouvelle ? »

— « Une carte de Vienne, écrite à la gare, et datée de lundi : “Bien arrivée”. C’est tout ! »

Cette carte, Jenny l’avait reçue la veille, le mercredi matin. Et, depuis, mortellement inquiète, elle avait en vain guetté les courriers : ni lettres, ni télégramme… Elle se perdait en conjectures.

D’un œil distrait, il parcourait cette chambre qu’il ne connaissait pas, et dont la découverte l’eût si fort ému quelques jours plus tôt. C’était une petite pièce claire et ordonnée, tapissée d’un papier à raies blanches et bleues. La cheminée servait de coiffeuse : des brosses d’ivoire, une pelote à épingles, quelques photos insérées dans la feuillure de la glace. Sur la table, le sous-main de cuir blanc était fermé. Rien ne traînait, si ce n’est quelques journaux hâtivement repliés.

Dans un souffle, à l’oreille, il dit :

— « Votre chambre… » Puis, comme elle ne répondait rien, il reprit, évasivement : « Je ne croyais vraiment pas que vôtre mère continuerait son voyage… »

— « Vous ne la connaissez pas ! Maman ne renonce jamais à ce qu’elle a décidé. Et, maintenant qu’elle est sur place, elle voudra faire toutes les démarches qu’elle a en tête… Mais le pourra-t-elle ? Qu’en pensez-vous ? Est-ce que ce n’est pas dangereux, en ce moment, d’être en Autriche ? Dites ? Que peut-il arriver ? La laissera-t-on seulement revenir, si elle tarde ? »

— « Je ne sais pas », avoua Jacques.

— « Que peut-on faire ? Je n’ai même pas son adresse… Comment expliquer ce silence ? Je me dis que si elle était repartie, elle m’aurait télégraphié… Elle doit donc être restée à Vienne ; et, sûrement, elle m’écrit ; les lettres doivent se perdre en route… » D’un geste anxieux, elle désigna les journaux sur la table : « Quand on lit ce qui se passe, on ne peut pas ne pas trembler… »

Ces journaux, Jenny avait couru les acheter, dès la première heure, — se hâtant de rentrer pour ne pas manquer le retour de Jacques. Et, toute la matinée, elle les avait lus et relus, obsédée par cette menace suspendue sur tous les êtres qui lui étaient chers : Jacques, sa mère, Daniel.

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