Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Rumelles haussa gentiment les épaules, comme devant les bavardages d’un gamin.
— « Mon cher, les traités franco-russes d’autrefois, qu’est-ce qu’il en reste ? L’histoire dira si je me trompe, mais j’ai bien le sentiment que, dans ces deux dernières années, et surtout dans ces dernières semaines, — par le jeu subtil de l’éternelle duplicité slave, peut-être aussi par l’imprudence généreuse de nos gouvernants, — notre alliance avec la Russie a été renouvelée sans condition… et que la France est liée, d’avance, à toute action militaire de son alliée… Et que ce n’est pas l’œuvre de notre ministre des Affaires étrangères… » ajouta-t-il, à mi-voix.
— « Viviani et Poincaré sont pourtant d’accord… »
— « Peuh », fit Rumelles. « D’accord, oui, évidemment… Avec cette différence que M. Viviani a toujours résisté aux influences des militaires… Vous savez que, avant d’être président du Conseil, il était de ceux qui avaient voté contre les trois ans… Hier encore, quand il a débarqué, il avait l’air de croire fermement que tout devait, que tout pouvait s’arranger. Qu’est-ce qu’il en pense, maintenant ? Cette nuit, après le grand Conseil, il était méconnaissable, il faisait peine à voir… Si nous mobilisons, je ne serais pas surpris qu’il démissionne… »
Tout en parlant, il avait gagné, d’un pas traînard, le canapé, et s’y était allongé, sur le côté, le nez dans les coussins.
— « Aujourd’hui », reprit-il, sur le même ton doctoral, « je crois, mon cher, que c’est la cuisse droite, n’est-ce pas ? »
Antoine s’approcha pour faire la piqûre.
Il y eut une longue minute de silence.
— « Au début », marmonna Rumelles, d’une voix que les coussins assourdissaient, « c’est l’Autriche qui, systématiquement, semblait saboter tous les efforts qu’on tentait pour sauvegarder la paix. Aujourd’hui, c’est nettement la Russie… » Il se leva et commença à se rhabiller. « Ainsi, c’est elle qui vient, par son intransigeance, de neutraliser le nouvel effort de médiation anglaise. On avait sérieusement travaillé à Londres, hier, et on avait amorcé quelque chose : l’Angleterre proposait d’accepter provisoirement l’occupation de Belgrade comme un fait, comme un simple gage pris par l’Autriche ; mais d’exiger, en retour, que l’Autriche stipule ouvertement ses intentions. C’était, à tout le moins, un point de départ pour commencer des négociations. Seulement, il y fallait l’assentiment unanime des puissances. Or, la Russie a carrément refusé le sien : en exigeant, comme condition absolue, l’arrêt officiel des hostilités en Serbie et l’évacuation de Belgrade par les troupes autrichiennes ; ce qui, en l’état actuel, était vraiment demander à l’Autriche une reculade inacceptable ! Et tout est cassé, de nouveau… Non, non, mon cher ; inutile de se leurrer. La Russie obéit à une décision irrévocable, et qui ne paraît pas prise d’hier… Elle ne veut plus rien entendre ; elle ne veut plus renoncer à cette guerre qu’elle espère avantageuse ; et elle nous entraînera tous dans la danse… Nous n’y échapperons pas ! »
Il avait remis son veston. Il se dirigea machinalement vers la cheminée, pour vérifier dans la glace le nœud de sa cravate. Mais, à mi-chemin, il se détourna :
— « Et croyez-vous seulement que personne de nous sache réellement la vérité ? Il y a beaucoup plus de fausses nouvelles que de vraies… Comment s’y reconnaître ? Songez, mon cher, que, depuis quinze jours, partout, dans tous les bureaux des ministres des Affaires étrangères et des chefs d’état-major, le téléphone tinte sans arrêt, exigeant des réponses immédiates, sans laisser aux responsables surmenés le temps de la méditation ni de l’étude ! Songez que, dans tous les pays, sur les tables des chanceliers, des ministres, des chefs d’État, s’accumulent, d’heure en heure, des télégrammes chiffrés qui dénoncent les intentions cachées des nations voisines ! C’est un cliquetis forcené de nouvelles, d’affirmations contradictoires, toutes plus graves, plus urgentes les unes que les autres ! Comment y voir clair dans cet imbroglio infernal ? Tel renseignement, ultra-confidentiel, communiqué par nos services secrets, nous révèle un danger imprévu, immédiat, qui peut encore être conjuré par une riposte rapide. Impossible de vérifier. Si nous nous décidons pour la riposte, et que la nouvelle soit fausse, notre initiative aura aggravé la situation, provoqué, peut-être, un geste décisif de l’adversaire, compromis des négociations qui allaient aboutir. Mais, si nous ne ripostons pas, et que le danger soit réel ? Demain, il sera trop tard pour agir… Littéralement, l’Europe titube, comme une femme ivre, sous cette avalanche de nouvelles, à moitié vraies, à moitié fausses… »
Il allait et venait à travers la pièce, rajustant son col d’une main maladroite, et titubant presque, lui aussi, comme l’Europe, sous la confusion de ses idées.
— « Pauvres chancelleries ! » grommela-t-il. « Tout le monde leur jette la pierre… Elles seules pourtant pouvaient sauver la paix. Et elles y seraient parvenues, peut-être, si elles avaient pu consacrer tout leur effort au fond du débat ; mais leurs principales forces s’usent à ménager l’amour-propre des hommes, et des nations ! C’est pitoyable, mon cher… »
Il s’arrêta près d’Antoine, qui refermait sa trousse, en silence.
— « Et puis », reprit-il, comme s’il ne pouvait plus s’empêcher de penser tout haut, « les diplomates, les hommes de gouvernement ne sont plus les seuls, aujourd’hui, à décider… Ici, au Quai, depuis quelques jours, nous avons tous l’impression que, déjà, l’heure de la politique et de la diplomatie est passée… Il y a, maintenant, dans chaque pays, des gens qui ont pris la parole : ce sont les militaires… Ils sont les plus forts : ils parlent au nom de la sécurité nationale ; et tous les pouvoirs civils capitulent là devant… Oui, même dans les pays les moins belliqueux, le pouvoir réel est déjà aux mains de l’état-major… Et quand on en est là, mon cher… quand on en est là… » Il fit un geste vague. De nouveau, le sourire grimaçant et niais flotta sur ses lèvres.
Le téléphone sonna.
Pendant quelques secondes, il regarda fixement l’appareil.
— « Un engrenage diabolique », murmura-t-il sans lever les yeux. « Un engrenage qui semble s’être embrayé tout seul… Nous roulons à l’abîme, comme un train dont les freins étaient mal bloqués, et qui dévale une pente, emporté par son propre poids, à une vitesse qui s’accélère de minute en minute… qui est devenue vertigineuse… Les choses ont l’air d’avoir échappé… d’aller, d’aller toutes seules… sans qu’on les dirige, sans que personne les veuille… Personne… Ni les ministres ni les rois. Personne qu’on puisse nommer… Nous avons tous l’impression d’être débordés, d’être dépossédés, d’être désarmés, d’être joués… sans savoir comment ni par qui… Chacun fait ce qu’il a dit qu’il ne ferait pas ; ce que, la veille, il ne voulait absolument pas faire… Comme si tous les responsables étaient devenus des jouets — je ne sais pas — les jouets de forces, de puissances occultes, qui mèneraient la partie de très haut, de très loin… »
Il avait posé la main sur le téléphone, qu’il continuait à regarder d’un œil vague. Enfin, il se redressa. Et, avant de prendre le récepteur, il fit vers Antoine un signe amical :
— « À demain, mon cher… Excusez-moi, je ne vous reconduis pas. »
LVII
Antoine quitta le ministère, si las, si fiévreux, si bouleversé, qu’il décida, quoique sa journée fût très chargée, de se reposer un instant chez lui avant de continuer sa tournée. Il se répétait, sans bien parvenir à croire cela possible : « Dans un mois, peut-être… mobilisé… L’inconnu… »