Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
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Il se redressa. Ses yeux brillaient. Il continuait à parler ; mais le vacarme grandissant empêchait Jacques de comprendre ses paroles.
Car la foule, tassée dans cette atmosphère étouffante, commençait à s’impatienter. Pour l’occuper, les militants belges eurent l’idée d’entonner leur chant : Prolétaires, unissez-vous, que bientôt tout le monde reprit à l’unisson. D’abord hésitante, chaque voix, prenant appui sur sa voisine, s’affermit ; et pas seulement chaque voix : chaque cœur. Ce chant créait un lien, devenait un symbole sonore, concret, de solidarité.
Lorsque les délégués, tant attendus, apparurent enfin au fond du Cirque, la salle entière se leva, et une clameur retentit ; une clameur joyeuse, familière, confiante. Et spontanément, sans qu’aucun mot d’ordre eût été donné l’Internationale, jaillie de toutes les poitrines, couvrit le tumulte des ovations. Puis, sur un signe de Vandervelde, qui présidait, les chants se turent, comme à regret. Et, tandis que s’établissait peu à peu le silence, toutes les têtes demeurèrent tournées vers cette phalange de chefs. Les diverses feuilles du Parti avaient popularisé leurs silhouettes. On se les montrait du doigt. On se chuchotait leurs noms. Pas un pays ne manquait à l’appel. En cette heure angoissante de la vie continentale, toute l’Europe ouvrière était là, représentée sur cette petite estrade, où se concentraient dix milliers de regards chargés de la même opiniâtre et solennelle espérance.
Cette confiance collective, contagieuse, redoubla lorsqu’on apprit, de la bouche de Vandervelde, que, sur la proposition du Parti allemand, le Bureau venait de décider la réunion, à Paris, et dès le 9 août, du fameux Congrès socialiste international, préalablement convoqué à Vienne pour le 23. Au nom du Parti français, Jaurès et Guesde avaient accepté la responsabilité de l’organisation ; et, faisant appel au zèle de tous, projetaient de donner à cette manifestation, dont le titre serait : « la Guerre et le Prolétariat », un retentissement exceptionnel.
— « Au moment où deux grands peuples peuvent être lancés l’un contre l’autre », s’écria Vandervelde, « ce n’est pas un spectacle banal que de voir les représentants des syndicats et des groupements ouvriers d’un de ces pays, qui les a élus par plus de quatre millions de voix, se rendre sur le territoire de la nation dite ennemie, pour fraterniser, et pour proclamer leur volonté de maintenir la paix entre les peuples ! »
Haase, député socialiste du Reichstag, se leva au milieu des applaudissements. Son courageux discours ne laissa pas subsister la moindre équivoque sur la sincérité de la collaboration des social-démocrates :
— « L’ultimatum autrichien a été une véritable provocation… L’Autriche a voulu la guerre… Elle semble compter sur l’appui de l’Allemagne… Mais le socialisme allemand n’entend pas que le prolétariat puisse être engagé par des traités secrets… Le prolétariat allemand déclare que l’Allemagne ne doit pas intervenir, MÊME si la Russie entrait dans le conflit ! »
Des acclamations interrompaient chacune de ses phrases. La netteté de cette proclamation était un soulagement pour tous.
— Que nos adversaires prennent garde ! » s’écria-t-il, en terminant. « Il se peut que les peuples, fatigués par tant de misère et d’oppression, s’éveillent enfin et s’unissent pour fonder la société socialiste ! »
L’Italien Morgari, l’Anglais Keir-Hardie, le Russe Roubanovitch, prirent successivement la parole. L’Europe prolétarienne n’avait qu’une voix pour flétrir l’impérialisme dangereux de ses gouvernements et réclamer les concessions nécessaires au maintien de la paix.
Quand Jaurès, à son tour, s’avança pour parler, les ovations redoublèrent.
Sa démarche était plus pesante que jamais. Il était las de sa journée. Il enfonçait le cou dans les épaules ; sur son front bas, ses cheveux, collés de sueur, s’ébouriffaient. Lorsqu’il eut lentement gravi les marches, et que, le corps tassé, bien d’aplomb, sur ses jambes, il s’immobilisa, face au public, il semblait un colosse trapu qui tend le dos, et s’arc-boute, et s’enracine au sol, pour barrer la route à l’avalanche des catastrophes.
Il cria :
— « Citoyens ! »
Sa voix, par un prodige naturel qui se répétait chaque fois qu’il montait à la tribune, couvrit, d’un coup, ces milliers de clameurs. Un silence religieux se fit : le silence de la forêt avant l’orage.
Il parut se recueillir un instant, serra les poings, et, d’un geste brusque, ramena sur sa poitrine ses bras courts. (« Il a l’air d’un phoque qui prêche », disait irrévérencieusement Paterson.) Sans hâte, sans violence au départ, sans force apparente, il commença son discours ; mais, dès les premiers mots, son organe bourdonnant, comme une cloche de bronze qui s’ébranle, avait pris possession de l’espace, et la salle, tout à coup, eut la sonorité d’un beffroi.
Jacques, penché en avant, le menton sur le poing, l’œil tendu vers ce visage levé — qui semblait toujours regarder ailleurs, au-delà, — ne perdait pas une syllabe.
Jaurès n’apportait rien de nouveau. Il dénonçait, une fois de plus, le danger des politiques de conquête et de prestige, la mollesse des diplomaties, la démence patriotique des chauvins, les stériles horreurs de la guerre. Sa pensée était simple ; son vocabulaire, assez restreint ; ses effets, souvent, de la plus courante démagogie. Pourtant ces banalités généreuses faisaient passer à travers cette masse humaine à laquelle Jacques appartenait ce soir un courant de haute tension, qui la faisait osciller au commandement de l’orateur, frémir de fraternité ou de colère, d’indignation ou d’espoir, frémir comme une harpe au vent. D’où venait la vertu ensorcelante de Jaurès ? de cette voix tenace, qui s’enflait et ondulait en larges volutes sur ces milliers de visages tendus ? de son amour si évident des hommes ? de sa foi ? de son lyrisme intérieur ? de son âme symphonique, où tout s’harmonisait par miracle, le penchant à la spéculation verbeuse et le sens précis de l’action, la lucidité de l’historien et la rêverie du poète, le goût de l’ordre et la volonté révolutionnaire ? Ce soir, particulièrement, une certitude têtue, qui pénétrait chaque auditeur jusqu’aux moelles, émanait de ces paroles, de cette voix, de cette immobilité : la certitude de la victoire toute proche ; la certitude que, déjà, le refus des peuples faisait hésiter les gouvernements et que les hideuses forces de la guerre ne pourraient pas l’emporter sur celles de la paix.
Lorsque, après une péroraison pathétique, il quitta enfin la tribune, contracté, écumant, tordu par le délire sacré, toute la salle, debout, l’acclama. Les battements de mains, les trépignements, faisaient un vacarme assourdissant, qui, pendant plusieurs minutes, roula d’un mur à l’autre du Cirque, comme l’écho du tonnerre dans une gorge de montagne. Des bras tendus agitaient frénétiquement des chapeaux, des mouchoirs, des journaux, des cannes. On eût dit un vent de tempête secouant un champ d’épis. En de pareils moments de paroxysme, Jaurès n’aurait eu qu’un cri à pousser, un geste de la main à faire, pour que cette foule fanatisée se jetât, derrière lui, tête baissée, à l’assaut de n’importe quelle Bastille.