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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Devant eux, un frémissement houleux fit brusquement osciller le cortège. La tête de la colonne avait dû se heurter à quelque obstacle. Comme Jacques se dressait sur les pointes pour essayer de comprendre la cause du désordre, il perçut à son oreille la voix du Pilote : quelques mots, jetés très vite, sur ce ton de fausset qui déconcertait toujours :

— « Mon petit, je crois bien que, ce soir, Freda ne… »

Le reste de la phrase s’était à demi perdu dans le bruit. Jacques se tourna, stupéfait : il avait cru entendre : « … ne reviendra pas à l’hôtel ».

Leurs regards se croisèrent. Le visage du Pilote était dans l’ombre ; ses pupilles noires, aussi dénuées d’expression que celles d’un chat, flambaient avec une phosphorescence animale.

À ce moment, un remous profond se propagea jusqu’à eux, et les souleva.

Au croisement du boulevard du Midi, un petit groupe de nationalistes, réunis en hâte autour d’un drapeau, avait témérairement voulu barrer le passage au défilé. Courte bagarre, qui n’avait pas empêché les manifestants de continuer leur route. Mais cet arrêt, ces secousses, avaient suffi pour séparer Jacques de Meynestrel et de ses amis.

Déporté vers la droite, il se trouva bloqué contre les maisons, tandis que, au centre, sous la pression de l’arrière, s’établissait un fort courant qui entraînait le groupe de Meynestrel en avant. Et, tout à coup, de la place où il était momentanément immobilisé, il aperçut, à quelques mètres, le visage de Paterson. L’Anglais était toujours avec Alfreda. Ils passèrent sans le voir. Mais, lui, il eut le temps de les regarder. Ils ne ressemblaient plus à eux-mêmes… La pénombre, en accusant les reliefs osseux, sculptait bizarrement le masque de Paterson. Ses yeux, généralement mobiles et rieurs, avaient un éclat fixe, et comme une pointe de folie cruelle. La figure d’Alfreda n’était pas moins changée : une expression ardente, résolue, insolemment sensuelle, déformait et vulgarisait ses traits : on eût dit le visage d’une fille, le visage d’une fille saoule. Elle appuyait sa tempe contre l’épaule de Pat’. Sa bouche était ouverte : elle chantait l’Internationale, d’une voix rauque et saccadée ; elle avait l’air de célébrer son propre triomphe, sa délivrance, la victoire de l’instinct… Les mots de Meynestrel revinrent à l’esprit de Jacques : « Je crois que, ce soir, Freda ne reviendra pas… »

Il eut peur ; et, sans bien savoir ce qu’il allait leur dire, il essaya de se glisser dans la foule, pour les rejoindre. Il cria : « Pat’ ! » Mais il était prisonnier de cette masse qui l’enserrait. Après de vains efforts, il dut renoncer. Quelque temps encore, il les suivit des yeux ; puis il les perdit complètement de vue, et s’abandonna, passif, au flot qui maintenant le portait en avant.

Alors, seul, il fut saisi par le phénomène magique de la contagion collective. Toute perception de l’espace et du temps s’évanouit ; la conscience individuelle s’effaça. Ce fut comme un obscur, un léthargique retour au milieu originel. Plongé, fondu dans cette multitude ambulante, fraternelle, il se sentait débarrassé de lui-même. Au fond de l’être, pareille à une source chaude qui ne jaillit pas jusqu’à la surface, sans doute gardait-il bien la conscience confuse de faire partie d’un tout, d’un tout qui était le nombre, la vérité, la force ; mais il n’y songeait pas. Et il continuait à marcher, la tête vide, en proie à une ivresse légère, reposante comme un sommeil.

Cet état bienheureux se prolongea une heure, peut-être davantage. Le choc de son pied au bord d’un trottoir le tira de cet envoûtement. Il découvrit soudain sa fatigue.

La colonne, endiguée entre de sombres façades, avançait toujours, d’un glissement lent, implacable. À l’arrière, les chants avaient presque cessé. Par instants, un cri farouche délivrait une poitrine oppressée : « Vive la paix ! », « Vive l’Internationale ! » ; et ce cri, pareil au salut matinal du coq, en éveillait d’autres, ici et là. Puis, le calme retombait ; et ce n’était plus, pendant quelques minutes, qu’un halètement sourd, un piétinement de troupeau.

Il manœuvra pour dériver vers le bord, approcher des maisons. Il se laissa charrier le long des boutiques closes, guettant une occasion pour s’échapper. Une ruelle s’offrit. Elle était pleine de gens du quartier, massés là, pour voir. Il put s’y faufiler, gagner un espace libre, près d’une fontaine encastrée dans le mur. L’eau coulait, fraîche et claire, avec un bruit amical. Il but, mouilla son front, ses mains, et resta un long moment, à souffler. Au-dessus de lui, le firmament d’été scintillait. Il se rappela les bagarres de Paris, l’avant-veille ; celles d’hier, à Berlin. Dans toutes les villes d’Europe, les peuples s’insurgeaient, avec la même violence, contre le sacrifice inutile. Partout, à Vienne, sur la Ringstrasse, à Londres, dans Trafalgar Square, à Pétersbourg, sur la Perspective Newski, où des cosaques, sabre au clair, chargeaient les manifestants, partout, s’élevait le même cri : « Friede ! Peace ! Mir ! » Par-dessus les frontières, les mains de tous les travailleurs se tendaient vers le même idéal fraternel ; et, de toute l’Europe jaillissait la même clameur. Comment douter de l’avenir ? Demain, l’humanité, délivrée de son angoisse, allait pouvoir de nouveau travailler à se faire un destin meilleur…

L’avenir !… Jenny…

L’image de la jeune fille l’avait ressaisi brusquement, refoulant tout, substituant aux violentes exaltations de ce soir, un désir éperdu de tendresse, de douceur.

Il se leva, et se remit en marche, dans la nuit.

Dormir… C’était la seule chose, maintenant, dont il avait envie. N’importe où, sur le premier banc venu… Il chercha à s’orienter dans cette partie de la ville qu’il connaissait mal. Et, soudain, il se trouva sûr une place déserte, qu’il se rappelait avoir traversée, cet après-midi, avec Paterson et Alfreda. Courage… L’hôtel où l’Anglais avait sa chambre ne devait pas être éloigné…

Il le retrouva, en effet, sans trop de peine.

Il prit tout juste le temps de se déchausser, d’enlever son veston, son col, et se jeta, à demi habillé, sur le lit.

LIV

Lorsqu’il ouvrit les yeux, la pièce était violemment éclairée. Il mit quelques secondes à reprendre pied dans le réel. Il aperçut le dos d’un homme, agenouillé au fond de la chambré : Paterson… L’Anglais pliait en hâte quelques vêtements dans une valise ouverte à terre. Partait-il déjà ? Quelle heure était-il ?

— « C’est toi, Pat’ ? »

Paterson, sans répondre, ferma la valise, la posa près de la porte et s’approcha du lit. Il était pâle, et son regard était provocant :

— « Je l’emmène ! » jeta-t-il.

Une sorte de menace vibrait dans sa voix.

Jacques le regardait, abasourdi, les yeux gonflés de fatigue.

— « Hush ! Tais-toi ! » bégaya Paterson, bien que Jacques n’eût pas même remué les lèvres. « Je sais !… C’est ainsi ! Et personne n’y peut plus rien !… »

Jacques, brusquement, avait compris. Il dévisageait l’Anglais avec l’expression d’un enfant qu’on a éveillé en plein cauchemar.

— « Elle est en bas, dans un taxi. Elle est déterminée. Moi aussi. Elle ne lui a rien dit, elle le plaint, elle ne veut rien lui dire, elle n’a même pas voulu reprendre ses choses à elle. Nous partons, elle ne le reverra pas. Le premier train, pour Ostende. Demain soir, à Londres… Tout est fini comme ça. Personne n’y peut plus rien ! »

Jacques s’était redressé. Il appuyait sa tête au bois du lit, et ne disait rien. « Une gueule d’assassin », songea-t-il.

— « Moi, c’est depuis des mois ! » continua Paterson, immobile sous le plafonnier. « Mais je n’avais jamais osé… Ce soir seulement, j’ai appris qu’elle aussi… Pauvre darling ! Tu ne sais pas sa vie avec cet homme… Moins qu’un homme : rien !… Oh, il a le noble rôle ! Il l’avait prévenue. Elle avait tout accepté ! Elle pensait pouvoir. Elle ne savait pas… Mais, depuis qu’elle m’aime, non, le sacrifice est impossible… Ne la juge pas ! » répéta-t-il soudain, comme s’il avait lu quelque verdict sévère sur la physionomie hébétée de Jacques. « Tu ne sais pas quel il est, cet homme ! Capable de tout ! Par désespoir de ne croire à rien, de ne pouvoir croire à rien, — pas même de croire à lui — parce qu’il n’est rien ! »

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