Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Daniel aussi m’a écrit », dit-elle, en se levant.
Elle alla prendre dans le sous-main une enveloppe qu’elle tendit à Jacques. Puis, d’elle-même, comme un animal fidèle, elle revint se blottir contre lui.
Daniel ne cachait pas l’inquiétude où le plongeait le voyage de Mme de Fontanin. Il s’apitoyait sur le sort de Jenny, seule à Paris pendant cette tourmente. Il lui conseillait d’aller voir Antoine, les Héquet. Il la conjurait de ne pas s’alarmer ; tout pouvait s’arranger encore. Mais, en post-scriptum, il annonçait que sa division était en alerte, qu’il pensait quitter Lunéville dans la nuit, et que, peut-être, il lui serait difficile de donner de ses nouvelles les jours suivants.
La tête appuyée à la poitrine de Jacques, les yeux levés, elle le regardait lire. Il replia la lettre et la lui rendit. Il vit qu’elle attendait un mot d’espoir :
— « Daniel a raison : tout peut s’arranger encore… Si seulement les peuples comprenaient… S’ils se décidaient à agir… C’est à ça qu’il faut travailler, jusqu’au dernier, dernier moment ! »
Emporté par son idée fixe, il conta brièvement les manifestations de Paris, de Berlin, de Bruxelles, et quels transports l’avaient saisi devant l’unanime élan de ces foules qui, envers et contre tout, clamaient, par toute l’Europe, leur volonté de paix. Et, soudain, il eut honte d’être là. Il pensait à l’activité de ses camarades, aux réunions organisées ce jour même dans les diverses sections socialistes, à tout ce qu’il avait personnellement à faire, — cet argent qu’il devait prendre et mettre le plus tôt possible à la disposition du Parti… Il avait redressé la tête, et, tout en caressant les cheveux de la jeune fille, il déclara, avec un mélange de mélancolie et de rudesse :
— « Je ne peux pas rester avec vous, Jenny… Il y a trop de choses qui m’appellent… »
Elle ne bougea pas, mais il la sentit se contracter, et vit le regard désespéré qu’elle glissa vers lui. Il la pressa plus violemment contre sa poitrine ; il couvrit de baisers le pauvre visage défait. Il avait pitié d’elle, et tout le poids des événements s’aggravait soudain pour lui de cette douleur muette qu’il ne savait comment secourir.
— « Je ne peux pourtant pas vous emmener avec moi… », murmura-t-il, comme s’il eût pensé tout haut.
Elle tressaillit, et osa dire :
— « Pourquoi non ? »
Avant qu’il eût compris ce qu’elle voulait faire, elle s’était échappée de ses bras, avait ouvert son armoire, pris un chapeau, des gants.
— « Jenny ! J’ai dit ça… Mais c’est impossible, voyons. J’ai des choses à faire, des gens à voir… Il faut que j’aille à l’Huma… au Libertaire… ailleurs encore… à Montrouge, ce soir… Qu’est-ce que vous deviendriez, pendant ce temps-là ? »
— « Je resterai en bas, dans la rue… », dit-elle sur un ton suppliant qui les surprit tous les deux. Elle avait abdiqué toute fierté. Ces trois jours de séparation l’avaient transformée. « Je vous attendrai autant qu’il faudra… Je ne vous gênerai en rien… Laissez-moi vous suivre, Jacques ; laissez-moi partager votre vie… Non, je ne vous demande pas ça, je sais que c’est impossible… Mais ne m’abandonnez pas… ici… avec ces journaux ! »
Jamais encore il ne l’avait sentie si proche : c’était une Jenny nouvelle — une sœur de combat !
— « Je vous emmène ! » s’écria-t-il joyeusement. « Je vous présenterai mes amis… Vous verrez… Ce soir, nous irons ensemble au meeting de Montrouge… Venez ! »
— « La première chose, c’est d’en finir avec cette affaire d’héritage… », déclara-t-il, posément, dès qu’ils furent dehors. « Et ensuite, il s’agira de savoir ce qu’il y a de vrai dans les nouvelles de Paris-Midi. »
Il y avait de la gaieté dans sa voix. La présence de la jeune fille lui rendait son entrain des meilleurs jours. Il glissa la main sous le coude de Jenny, et l’entraîna d’un pas rapide, vers le Luxembourg.
À la charge de l’agent (comme aux succursales des établissements de crédit, aux caisses d’épargne, aux bureaux de poste), la foule assiégeait les guichets pour changer en espèces le papier-monnaie. En Bourse depuis deux jours, c’était la panique. Les agents de change et les gros coulissiers s’employaient auprès du gouvernement afin d’obtenir un moratoire qui permît de reporter, à tout hasard, en fin août, la liquidation de juillet.
— « Vous pouvez dire que vous étiez bien renseigné, Monsieur », confessa le fondé de pouvoir, avec un clignement d’œil plein de considération. « À quarante-huit heures près, nous n’aurions pas pu exécuter votre ordre ! »
— « Je sais », fit Jacques imperturbablement.
Quelques heures plus tard, la moitié de la respectable fortune laissée par M. Thibault — moins deux cent cinquante mille francs de valeurs sud-américaines, qu’il n’avait pas été possible de liquider en un si bref délai, — était déposée, par les soins de Stefany, entre des mains discrètes et qualifiées, qui, avant vingt-quatre heures, s’étaient chargées de mettre ce don anonyme à la disposition du Bureau international.
LVI
Vers la même heure, Antoine grimpait les escaliers du Quai d’Orsay, pour aller faire à Rumelles sa piqûre. Depuis plusieurs jours, particulièrement depuis le retour du ministre, le diplomate, sur les dents jour et nuit, avait dû renoncer à venir rue de l’Université ; et, comme son organisme surmené avait plus que jamais besoin de ce coup de fouet quotidien, il avait été convenu que le docteur viendrait régulièrement au ministère. Antoine s’était prêté de bonne grâce à ce dérangement : les vingt minutes qu’il passait dans le bureau de Rumelles, le tenaient journellement au courant des fluctuations diplomatiques, et il croyait être ainsi, par un heureux hasard, l’un des quelques hommes les mieux renseignés de Paris.
Plusieurs personnes attendaient audience dans la galerie et dans le petit salon voisin. Mais l’huissier connaissait le docteur, et il l’introduisit par une porte de service.
— « Eh bien », dit Antoine, en tirant de sa poche le numéro de Paris-Midi, « tout se précipite ? »
— « Tst… » fit Rumelles, en se levant, les sourcils froncés. « Détruisez-moi ça bien vite… Nous avons démenti aussitôt ! Le gouvernement exercera des poursuites contre ce canard effronté. Pour l’instant, la police a saisi tout ce qui restait de l’édition. »
— « Alors, c’est faux ? » demanda Antoine, déjà rassuré.
— « N… non. »
Antoine, qui installait sa trousse sur un coin du bureau, leva la tête et considéra en silence Rumelles, qui, lentement, l’air harassé, se déshabillait :
— « Il est bien exact que nous avons eu, cette nuit, une chaude alerte… » Le timbre de sa voix, assourdi par la fatigue, parut changé à Antoine. « À quatre heures du matin, nous étions tous debout, et nous n’en menions pas large… Le ministre de la Guerre, et celui de la Marine, étaient mandés d’urgence à l’Élysée, où se trouvait déjà le président du Conseil ; là, pendant deux heures, on a réellement envisagé… les mesures extrêmes. »
— « Et… on ne les a pas prises ? »
— « Finalement non. Pas encore… Depuis ce matin, la consigne est même d’annoncer une légère détente. L’Allemagne a pris la peine de nous prévenir officiellement qu’elle ne mobilisait pas ; au contraire, elle “cause” activement avec Vienne et avec Pétersbourg. Il nous est donc difficile, pour l’instant, de prendre des initiatives qui risqueraient… »