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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Insensiblement, ce tumulte s’ordonna, devint rythme. Pour se délivrer de l’étau qui les serrait, toutes ces poitrines haletantes recouraient de nouveau à la musique, au chant :

Debout les damnés de la terre !…

Et, au dehors, les milliers de manifestants qui n’avaient pu entrer, et qui, malgré les déploiements de la police, obstruaient toutes les rues avoisinantes, reprirent le couplet de l’Internationale :

Debout les damnés de la terre !…C’est l’éruption de la fin !

LIII

La salle, insensiblement, se vidait. Jacques, soulevé, ballotté en tous sens, protégeait de son mieux le petit Vanheede, qui se cramponnait à lui comme un naufragé, et il ne quittait pas de l’œil le groupe que formaient, à quelques mètres, Meynestrel, Mithœrg, Richardley, Saffrio, Zelawsky, Paterson et Alfreda. Mais comment les atteindre ? Poussant l’albinos devant lui, et profitant des moindres remous qui le dérivaient du côté de ses amis, il parvint à franchir peu à peu le court intervalle qui le séparait d’eux. Alors seulement il cessa de lutter et se laissa charrier, avec les autres, par le courant qui les entraînait vers la sortie.

Au chant de l’Internationale, qui tantôt éclatait comme une fanfare, et tantôt roulait en sourdine, se mêlaient des cris stridents : « À bas la guerre ! », « Vive la Sociale ! », « Vive la paix ! »

— « Viens, petite fille, tu vas te perdre », dit Meynestrel.

Mais Alfreda n’entendit pas. Accrochée au bras de Paterson, elle voulait absolument voir ce qui se passait à l’avant.

— « Attends, chère », murmura l’Anglais.

Il entrelaça solidement les doigts de ses deux mains et, se penchant, il offrit à la jeune femme une sorte d’étrier, où elle réussit à mettre le pied.

— « Hop ! »

Il se redressa d’un coup de reins et la souleva au-dessus des têtes. Elle riait. Pour conserver son équilibre, elle plaquait son corps contre le buste de Paterson. Ses grands yeux de poupée, largement ouverts, brillaient ce soir d’un feu sauvage.

— « Je ne vois rien », dit-elle, d’une voix molle, enivrée… « Rien… qu’une forêt de drapeaux ! »

Elle ne se hâtait pas de descendre. L’Anglais, aveuglé par un pan de la jupe, continuait à avancer, en trébuchant.

Ils se trouvèrent tous dehors sans savoir comment.

Dans la rue, l’entassement était plus compact encore que dans la salle, et le vacarme si intense, si continu, qu’on cessait presque de l’entendre. Après quelques minutes de piétinement, cette masse humaine parut s’orienter, s’ébranla, et, submergeant les cordons de la police, engloutissant au passage les curieux tassés sur les trottoirs, se mit à couler lentement dans la nuit.

— « Où nous mènent-ils ? » demanda Jacques.

— « Zusammen marschieren, Camm’rad[1] ! » cria Mithœrg, dont le visage mou était rouge et gonflé comme s’il sortait de l’eau bouillante.

— « Je pense qu’on va manifester devant les ministères », expliqua Richardley.

— Keinen Krieg ! Friede ! Friede[2] ! » hurlait Mithœrg.

Et Zelawsky modulait, sur un ton guttural :

— « Daloï Vaïnou !… Mir ! Mir[3] ! »

— « Où donc est Freda ? » murmura Meynestrel.

Jacques se retourna pour chercher la jeune femme des yeux. Derrière lui, marchait Richardley, la tête haute, son éternel sourire aux lèvres, son sourire trop crâne. Puis venait Vanheede, entre Mithœrg et Zelawsky : l’albinos avait noué ses coudes aux bras de ses deux compagnons, et il semblait porté par eux ; il ne criait pas, il ne chantait pas ; il dressait vers le ciel son masque diaphane, aux yeux mi-clos, avec une expression douloureuse et extasiée… Plus loin, suivaient Alfreda et Paterson. Jacques n’aperçut que leurs visages ; mais si rapprochés que les deux corps paraissaient enlacés.

— « Où est-elle donc ? » répéta le Pilote, d’une voix anxieuse. Il était comme un aveugle qui a perdu son chien.

C’était une chaude nuit d’été, sombre et profonde. Les devantures étaient éteintes. À toutes les fenêtres, dont beaucoup étaient éclairées, des silhouettes noires se penchaient. Au croisement des grandes artères, des chapelets de trams, sans lumière et vides, s’alignaient sur les rails. Des nuées de piétons affluaient par les rues, et grossissaient sans trêve le flot mouvant. La majorité des manifestants était faite d’ouvriers de la ville et de la banlieue. Et, de partout, d’Anvers, de Gand, de Liège, de Namur, de tous les centres miniers, il était venu des militants pour se joindre aux socialistes bruxellois, et aux délégations étrangères : Bruxelles, ce soir, semblait devenue la capitale européenne de la paix.

« Mais, ça y est ! » se dit Jacques. « La paix est sauvée ! Aucune force au monde ne renversera ce barrage ! Si cette foule le veut, la guerre ne passera pas ! »

La police, impuissante, s’était contentée de protéger le Palais Royal, le Parc et les ministères, par un quadruple cordon d’agents, devant lequel la tête du cortège défila sans s’arrêter, pour gagner la place Royale, et descendre vers le centre de la ville. Au passage, devant la solennité muette des palais, les bouches, par milliers, scandaient, du même élan : « Vive la Sociale ! », « À bas la guerre ! »

À l’avant, des groupes recueillis marchaient fièrement autour de leurs oriflammes. Le reste suivait, sans ordre, formant une ruisselante et tumultueuse kermesse, où des femmes s’agrippaient au bras de leurs hommes, où des gosses, hissés sur l’épaule des pères, ouvraient des yeux fascinés. Tous avaient conscience de représenter une fraction de la grande force prolétarienne. Les traits tendus, le regard fixe, ils marchaient sans presque se parler ; et, dans les arrêts, ils continuaient à marquer le pas, en cadence. Les fronts découverts luisaient sous les globes électriques. Sur tous ces visages enivrés de confiance et durcis par la même volonté, se lisait la conviction que, ce soir, la partie était gagnée contre les gouvernements. Et, au-dessus de cette marée déferlante, l’Internationale, gueulée sans trêve, à pleine voix, déployait son chant puissamment martelé, qui était comme la pulsation de tous ces cœurs.

À plusieurs reprises, Jacques eut l’impression que Meynestrel tentait de s’approcher de lui davantage, comme s’il eût voulu lui parler ; mais, chaque fois, il en était empêché par la bousculade ou par une recrudescence du tumulte.

— « Enfin, la voilà, l’action de masse ! » lui cria Jacques. Il s’efforçait de sourire, par un reste de respect humain ; mais son regard étincelait de cette même joie fiévreuse qui éclatait dans tous les yeux.

Le Pilote ne répondit pas. Ses prunelles étaient dures, et sa bouche gardait un pli d’amertume que Jacques ne s’expliquait pas.

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1

« Marcher en groupe, camarade ! »

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2

« Pas de guerre ! La paix ! La paix ! »

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3

« À bas la guerre ! Paix ! Paix ! »

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