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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Mais, c’est bon signe, ce geste allemand ! »

Rumelles l’arrêta d’un regard :

— « Une feinte, mon cher ! Rien de plus qu’une feinte ! Un geste de modération, pour essayer, si possible, de gagner l’Italie à la cause des Empires centraux. Un geste qui, en fait, ne peut avoir aucune conséquence : l’Allemagne sait aussi bien que nous que l’Autriche ne peut plus, et que la Russie ne veut plus, reculer. »

— « C’est effarant, ce que vous dites là… »

— « Ni l’Autriche, ni la Russie… Ni les autres, d’ailleurs… Car c’est ça, mon cher, qui rend la situation diabolique : presque partout, au sein des gouvernements il y a encore des volontés de paix ; mais, partout aussi maintenant, il y a des volontés de guerre… Acculé, par la force des choses, devant l’hypothèse menaçante, il n’y a plus un seul gouvernement qui ne se dise : “Après tout, c’est une partie à jouer… et peut-être une belle occasion à saisir !” Mais oui ! Vous savez bien que chaque nation d’Europe a, depuis toujours, en réserve, quelque but à atteindre, quelque bénéfice à tirer d’une guerre dans laquelle elle serait entraînée… »

— « Même nous ? »

— « Chez nous, les plus pacifiques de nos dirigeants se disent déjà : “Après tout, voilà peut-être le cas d’en finir avec l’Allemagne… et de reprendre l’Alsace-Lorraine.” L’Allemagne pense à rompre son encerclement ; l’Angleterre, à anéantir la marine germanique, et à chiper aux Allemands leur commerce et leurs colonies. Chacun, au-delà de la catastrophe qu’il voudrait encore éviter, aperçoit néanmoins déjà le profit qu’il pourrait peut-être réaliser… si elle se produisait. ».

Rumelles s’exprimait sur un ton bas et monocorde. Il semblait excédé de parler, et trop fatigué pour avoir la force de se taire.

— « Alors ? » fit Antoine. Il avait une telle horreur physique de l’attente et de l’incertitude, qu’il eût presque préféré, en ce moment, savoir que la guerre était déclarée et qu’il n’y avait plus qu’à partir.

— « Et puis… », commença Rumelles, sans répondre. Il se tut, passa lentement ses doigts dans sa crinière bouclée, et garda son front pressé entre ses mains.

À force de discourir sur toutes ces questions, et de les entendre développer, depuis quinze jours, du matin au soir, il ne paraissait plus avoir bien conscience de la gravité des événements qu’il annonçait. Debout, les yeux baissés, les mains aux tempes, il souriait. Les pans de sa chemise flottaient sur ses cuisses, qui étaient grasses, blanches et duvetées de blond. Son sourire ne s’adressait pas à Antoine. C’était un sourire, vague, grimaçant, presque niais : aussi peu « léonin » que possible. Les traces du plus manifeste épuisement se lisaient sur son masque bouffi, sur son front ridé, terreux, où la sueur collait des frisures grises. Il avait passé les deux dernières nuits au ministère. Il était plus que las : les secousses de cette semaine dramatique avaient usé, détruit, épuisé ses forces, comme celles du poisson qu’on a longtemps traîné en zigzag, sous l’eau. Grâce aux piqûres (et aux tablettes de kola qu’il croquait toutes les deux heures, malgré la défense d’Antoine), il parvenait à donner son effort quotidien ; mais dans un état voisin du somnambulisme. La mécanique remontée fonctionnait encore, mais il avait l’impression que quelque organe essentiel avait dû se rompre : la machine, maintenant, n’obéissait plus.

Il faisait pitié. Néanmoins Antoine voulait savoir ; il répéta :

— « Et puis ? »

Rumelles tressaillit. Il releva le front, sans retirer ses mains. Il se sentait la tête bourdonnante et fragile, prête à se fêler au moindre choc. Non, cela ne pourrait pas durer, quelque chose finirait par éclater là-dedans… À ce moment, il eût donné tout au monde, sacrifié sa carrière, ses ambitions, pour une demi-journée d’isolement, de repos total, n’importe où, fût-ce dans une cellule de prison…

Cependant, il reprit, baissant davantage la voix :

— « Et puis nous savons ceci : Berlin a prévenu Pétersbourg que, à la moindre aggravation de la mobilisation russe, l’Allemagne décréterait immédiatement sa mobilisation… Une sorte d’ultimatum ! »

— « Mais qu’est-ce qui empêche la Russie d’arrêter sa mobilisation ? » s’écria Antoine. « N’annonçait-on pas, hier, que le tsar proposait un arbitrage de la Cour de La Haye ? »

— « Exact : seulement, mon cher, le fait est là : en Russie, tout en parlant d’arbitrage, on poursuit obstinément la mobilisation ! » prononça Rumelles avec une sorte d’indifférence. « Une mobilisation qui a été commencée, non seulement sans nous avertir, mais en cachette de nous !… Et commencée depuis quand ? Certains disent depuis le 24 ! Quatre jours avant la déclaration de guerre de l’Autriche ! Cinq jours avant la mobilisation autrichienne !… Son Excellence M. Sazonov nous a nettement fait savoir, hier dans la soirée, que la Russie activait ses préparatifs militaires. M. Viviani, qui, lui, plus sincèrement, je crois, que beaucoup d’autres, désire à tout prix éviter la guerre, est littéralement atterré. Si l’ukase de mobilisation — de mobilisation générale — était enfin officiellement lancé, ce soir, à Pétersbourg, ça n’étonnerait aucun de nous !… C’est ça qui a motivé le conseil de guerre de cette nuit… Et c’est, en effet, infiniment plus grave qu’une proposition platonique d’arbitrage à La Haye ! ou même que les lettres “fraternelles” qui s’échangent, paraît-il, d’heure en heure, entre le Kaiser et son cousin le tsar !… Pourquoi, en Russie, cette obstination provocatrice ? Est-ce parce que M. Poincaré a toujours répété, prudemment, que l’appui militaire français ne serait acquis à la Russie que si l’Allemagne intervenait militairement ? On se le demande… On dirait presque que Pétersbourg veut forcer Berlin à faire le geste agressif qui obligerait la France à tenir ses engagements d’alliée !… »

Il se tut. Il regardait ses genoux avec attention, et se palpait les jambes. Hésitait-il à parler davantage ? Antoine ne le pensait pas : il avait l’impression, aujourd’hui, que le diplomate n’était plus bien en état de mesurer ce qu’il pouvait dire et ce qu’il aurait dû taire.

— « M. Poincaré a été très fort », reprit-il, sans redresser la tête. « Très fort… Jugez-en : notre ambassadeur à Pétersbourg a reçu, cette nuit même, l’ordre télégraphique de désapprouver catégoriquement la mobilisation russe, au nom de son gouvernement. »

— « À la bonne heure ! » fit Antoine, naïvement. « Je n’ai jamais été de ceux qui croient que Poincaré consentirait à la guerre. »

Rumelles ne répondit pas tout de suite.

— « M. Poincaré tient surtout à mettre notre responsabilité à couvert », murmura-t-il, avec un petit rictus imprévu. « Maintenant, voyez-vous, tardif ou non, quoi qu’il advienne, ce télégramme est là : il restera dans les archives, il fera foi de notre volonté de paix… L’honneur français est sauf… Il était temps… C’est très fort. »

Il prit le récepteur téléphonique dont la sonnerie sourde venait de se faire entendre.

— « Impossible… Dites-lui que je ne peux recevoir aucun journaliste… Non, même pas lui ! »

Antoine réfléchissait :

— « Mais, si la France voulait, encore maintenant, arrêter à coup sûr la mobilisation russe, est-ce qu’elle n’aurait pas un moyen beaucoup plus efficace qu’une désapprobation officielle ? D’après ce que vous expliquiez l’autre jour, si la Russie mobilise avant l’Allemagne, nos traités ne nous obligent pas à prêter notre appui aux Russes. Eh bien, ne suffirait-il pas de rappeler ça, sur un certain ton, à votre Sazonov, pour lui faire ralentir ses préparatifs ? »

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