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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Je compte jusqu’à dix, reprit le colonel. Si à dix vous n’avez pas évacué la place, les hussards se chargeront de vous raccompagner chez vous. Je commence. Un…

Des visages se détraquaient. Des chemises se mouillaient entre les omoplates. Des semelles s’en allaient, tout doucement, vers les rues. Cela se devinait exactement, bien que la masse des manifestants parût toujours aussi compacte et unie.

— Quatre, cinq.

À « cinq », il ne resta plus sur la place que le noyau dur et résolu des protestataires. Les rangs s’étaient resserrés. Les pieds s’étaient enracinés. Les faces s’étaient tendues d’un cran. Une volonté stupide rayonnait de toutes ces prunelles.

— Six…

Les poumons se gonflaient d’air et les cœurs apprenaient à battre avant le combat.

— Sept…

Akim éprouvait une jubilation sourde. Cet héroïsme en veston lui était insupportable. Il avait hâte de châtier les voleurs de gloire. Dommage, simplement, qu’ils fussent désarmés.

— Assassins ! Idolâtres ! Bourreaux ! braillait la foule.

— Huit…

Une pierre vint frapper le colonel à l’épaule. Puis, une autre. Il ne bronchait pas. Il cria :

— Neuf…

Akim se tourna vers ses hommes.

— Les nagaïkis, commanda-t-il.

Et les hommes affermirent dans leur poing le fouet justicier aux lanières plombées. L’ordre avait été exécuté avec promptitude. Le déclic militaire avait joué nettement. Il n’y avait rien à craindre de ce côté-là. Déjà, les chevaux, pressentant la charge, dansaient sur place et renâclaient gaiement.

— Je dis neuf, clama le colonel.

— Escadron, dit Akim, à mon commandement…

Le sang bourdonnait à ses oreilles.

Soudain, dans les derniers rangs de la cohue, un coup de feu péta, sec et seul, provocant et raté.

— Marche, hurla le colonel.

— Marche, répéta Akim.

Dans la foule, il y eut comme un glissement de terrain, une rétraction géologique. La matière humaine se déchira, laissant des clairières de neige. Et la cavalerie fonça sur la piétaille démantibulée. Les chevaux heurtèrent du poitrail quelques mannequins chancelants aux yeux de verre. Des hommes, des femmes s’effondraient dans la neige avec maladresse. Akim n’avait pas dégainé son sabre. Simplement, il poussait sa monture dans le dos des fuyards. Une joie féroce lui enflammait la bouche. Ceux qu’il bousculait, ceux qu’il poursuivait, n’étaient autres que les responsables de la défaite : les socialistes, les saboteurs, les planqués… Les hussards vengeaient sur les fesses, sur les échines de cette racaille la mort inutile de leurs camarades de combat : les héros de Liao-Yang, les blessés du poste de secours, les cadavres de Moukden, Namikaï… Namikaï à lui seul valait mieux que cette bande d’énergumènes. Akim s’entendait crier d’une voix formidable :

— Hors d’ici, canailles ! Place ! Place !

Un vieillard à la barbe déteinte, aux yeux fous de peur, trébucha dans la neige et plongea sous les sabots du cheval. Pas de pitié. Il n’avait qu’à rester chez lui. Une grosse matrone en fichu demeurait debout, ahurie, la joue ouverte par un coup de fouet. Le sang coulait. Pas de pitié. Elle savait ce qui l’attendait dans la rue.

À midi, la place était définitivement déblayée. Le colonel félicita les hommes. Un peloton de surveillance fut laissé en faction devant le palais du gouverneur. Le reste de la troupe se dirigea vers les casernes. Le commandant du régiment prit la tête de la colonne, accompagné de deux trompettes. Akim se plaça en flèche devant son escadron. Les chevaux allaient au pas. Les rues étaient calmes. Des volets de bois masquaient les vitrines des magasins. Plus une voiture, plus un passant. La ville entière s’était recroquevillée dans la crainte. Les hussards bavardaient allègrement :

— Quelle raclée !

— Ils s’en souviendront, les frères !

— J’ai reconnu le vieux Yanek qui vend des cigarettes devant la caserne.

— Tu lui as tapé dessus ?

— Bien sûr, il n’avait qu’à ne pas venir !

La caserne était proche déjà. La tête de la colonne s’engagea dans une rue transversale. Akim ne voyait plus le commandant ni les trompettes. Tout à coup, une explosion violente ébranla la masse des maisons. Akim éperonna son cheval et dépassa en trombe les hussards des premiers rangs. Il déboucha dans une ruelle blanche et morte. Une bombe avait éclaté là. Le cheval du colonel gisait, le ventre ouvert, les pattes raides. Le colonel se tenait debout, adossé au mur. Son visage était pâle. Un sous-lieutenant lui garrottait la cuisse avec des courroies. Du sang coulait abondamment le long de la botte déchiquetée.

— Ils m’ont eu, dit le colonel en apercevant Akim.

À ce moment, Akim avisa un petit homme en pardessus noir qui détalait au bout de la rue.

— C’est lui ! criaient les hussards. C’est sûrement lui ! On l’a vu !

Akim lança son cheval sur la piste du meurtrier. Quelques hussards le suivirent. Mais, déjà, le fuyard s’était engouffré sous le porche voûté d’une maison. Akim arrêta sa monture et sauta à terre. Le porche franchi, il se trouva dans une cour entourée de vieilles bâtisses jaunes à trois étages. Dans la cour, il y avait une charrette hors d’usage, un tas de purin sucré de neige. Des poules effarouchées se sauvèrent en caquetant devant Akim.

— Fouillez les maisons, cria-t-il aux hussards qui l’avaient rejoint.

Lui-même se mit en devoir d’inspecter la cour. Il contourna une rangée de tonneaux, pénétra dans une resserre, où il y avait un établi de menuisier gardé par un chat noir, famélique. Comme il furetait dans la resserre, il entendit une porte qui se refermait, à quelques pas de lui. D’un bond, il fut dans la cour. Personne. Alors, il remarqua une petite cabane, attenante à la remise, et qui servait probablement de cabinets. La porte en était bouclée de l’intérieur. Akim colla son oreille au battant. Il lui sembla percevoir une respiration pressée.

— Sortez, cria Akim. Rendez-vous.

L’inconnu ne répondit rien.

« Il est peut-être armé », songea Akim. Et il s’écarta d’un pas sur la gauche. Son regard ne quittait plus le battant de planches barbouillées d’une vilaine couleur marron. Il dégagea son revolver :

— Si vous ne sortez pas, je tire !

Silence. Akim donna un coup de pied dans la porte :

— Vous entendez ce que je vous dis ? Sept balles dans la peau si vous ne vous rendez pas immédiatement !

Un bruit métallique parvint de l’intérieur. « Et s’il avait une seconde bombe en réserve ! »

— Je tire, dit Akim.

Résolument, il visa le centre du battant et fit feu. Les sept détonations claquèrent durement à ses oreilles. Des éclats de bois lui volèrent au visage. Il crut entendre un faible cri.

— Tu as ton compte ! hurla Akim.

La fumée ne s’était pas encore dissipée, que la porte s’ouvrait en grinçant sur ses gonds. Sur le seuil des cabinets, surgit un vieux Juif plié, barbu, aux yeux gonflés de larmes. Il tenait un garçonnet de quatre ans dans ses bras. Le bambin hoquetait de peur, la figure tournée contre l’épaule du grand-père. Akim considérait avec stupeur cette apparition inattendue et grotesque.

— Qu’est-ce que tu faisais là ? dit-il enfin.

— Le… le petit avait besoin, balbutia le vieillard.

— Et pourquoi n’es-tu pas sorti lorsque je te l’ai ordonné ?

— J’avais peur, Votre Excellence ! Et puis… le petit n’avait pas fini !…

Akim se sentait profondément ridicule et haïssable avec son revolver fumant à la main, et, en face de lui, ce vieillard et cet enfant perclus de frousse. Les poules, effrayées par les détonations, s’étaient perchées sur les tonneaux vides. L’une d’elles vola pesamment et se posa sur le toit en tôle des cabinets. Elle observait la scène de son œil rond, ironique. La sueur coulait sur le visage d’Akim. Le vieux Juif demeurait en place, reniflant ses larmes. Puis, de ses mains vertes et noueuses il reboutonna les culottes de l’enfant.

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