Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
— La même chose… un café.
Et ils restent ainsi un long moment, à se sourire maladroitement.
— Je suis content que vous ayez rappelé… Vous tremblez toujours comme ça ?
— Je suis nerveuse.
— C’est un peu normal. Moi aussi, enfin, sans parler de moi… On ne sait pas vraiment quoi se dire, hein ?
— Peut-être qu’on n’a rien à se dire !
Elle regrette immédiatement.
— Je suis désolée…
— Négatif ! Je…
— Je vous en supplie, ne commencez pas à dire à tout bout de champ « négatif » et « affirmatif »… Je vous assure, c’est très pénible.
Elle a été brutale.
— J’ai l’impression de parler avec un ordinateur, dit-elle, manière de s’excuser.
— Vous avez raison. C’est la déformation professionnelle. Vous aussi, dans votre métier, vous devez en avoir, des habitudes, non ?
— Moi, je fais des ménages, alors, les habitudes, ce sont celles de tout le monde. Au moins de tous les gens qui font leur ménage eux-mêmes…
— C’est drôle, je ne vous l’ai pas dit la première fois, mais on ne dirait jamais que vous faites des ménages. Vous avez l’air plus instruite que ça…
— C’est que… J’ai fait des études mais ça ne me dit plus rien. On en reparlera une autre fois, ça ne vous embête pas ?
— Oh non, moi, rien ne m’embête, vous savez, je suis plutôt du genre facile à vivre…
Et cette seule sentence, prononcée avec cette sincérité désarmante, fait penser à Sophie qu’il n’y a peut-être rien de plus pénible dans l’existence que les gens faciles à vivre.
— Bon, dit Sophie, on va tout reprendre à zéro, vous voulez bien ?
— Mais on est déjà à zéro !
Au fond, il n’est peut-être pas si con que ça.
Un minuscule « pourquoi pas » s’insinue dans l’esprit de Sophie. Mais avant, il faut savoir : sa principale qualité, pour l’heure, c’est d’être mutable hors de métropole. C’est ce qu’il faut vérifier rapidement.
Sophie a opté pour la fin de journée. Ils sont là depuis une heure. Le sergent pèse chaque phonème pour ne pas prononcer la parole qui ferait couler irrémédiablement le faible radeau sur lequel il s’est embarqué.
— Bon, on va manger quelque chose ? propose Sophie.
— Si vous voulez…
Dès la première minute, les choses sont allées ainsi : cet homme est un faible, il est en demande, il voudra tout ce qu’elle voudra. Elle a un peu honte de ce qu’elle s’apprête à lui faire. Mais elle sait aussi ce qu’elle va devoir lui donner en échange. Selon elle, il n’est pas perdant. Ce qu’il cherche, c’est une femme. N’importe laquelle fera l’affaire. Une femme. Même Sophie fera l’affaire.
Quand ils sont sortis du café, c’est elle qui a opté pour la droite. Il n’a rien demandé et il a continué de jacasser gentiment en marchant à côté d’elle. Inoffensif. Il se laisse mener là où Sophie le mènera. Tout ça vous a un goût terrible.
— Vous voulez aller où ? demande-t-elle.
— Je ne sais pas… Au Relais ?
Sophie est certaine qu’il a préparé ça depuis la veille.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un restaurant. Une brasserie… Je n’y suis allé qu’une fois, remarquez bien. Mais c’est pas mal. Enfin… je ne sais pas si vous aimerez…
Sophie parvient à sourire.
— On verra bien…
Et finalement, ça n’est pas si mal que ça. Sophie a craint un restaurant pour militaires mais elle n’a pas osé le demander.
— C’est très bien, dit-elle.
— Pour tout vous dire, j’y avais réfléchi avant. Je suis même passé devant, ce matin, pour repérer les lieux… Je ne m’en souvenais pas vraiment, vous comprenez…
— En fait, vous n’y êtes jamais venu, c’est ça ?
— Nég… Je sens qu’avec vous, ça ne va pas être facile de mentir, dit le sergent en souriant.
En le regardant choisir dans le menu (elle guette pour voir si ses yeux s’arrêtent longtemps sur les prix), elle se demande comment un type comme lui pourra sortir indemne d’une histoire pareille. Mais c’est chacun pour sa peau. Et puisqu’il veut une peau de femme, il faut bien qu’il accepte éventuellement d’y laisser la sienne. C’est un vrai mariage, en somme.
— Vous avez l’habitude de mentir aux femmes ? demande Sophie pour reprendre le fil de la conversation.
— Comme tous les hommes, je suppose. Mais pas plus. Plutôt moins, je crois. Enfin, je dois être dans la moyenne.
— Alors à notre première rencontre, vous m’avez menti sur quoi ?
Sophie a allumé une cigarette. Elle se souvient qu’il ne fume pas. Elle s’en fout. L’important est qu’il la laisse faire.
— Je ne sais pas… On n’a pas discuté bien longtemps.
— Pour mentir, certains hommes n’ont pas besoin de temps.
Il la regarde fixement.
— Je ne pourrai pas lutter…
— Pardon ?
— Avec votre conversation, je ne pourrai pas lutter. Je suis pas un causeur, je ne suis pas brillant comme type, vous savez. Oui, vous le savez. C’est peut-être même pour ça que vous m’avez choisi. Enfin, choisi, je me comprends.
— Mais qu’est-ce que vous dites ?
— Je me comprends.
— Si on était deux à comprendre, ça faciliterait peut-être la conversation.
Le serveur est arrivé à leur table. Sophie fait le pari mentalement.
— Qu’est-ce que vous prendrez ? demande-t-il.
— Entrecôte, salade. Et vous ?
— Eh bien…, dit-il en survolant la carte une dernière fois. Je vais faire pareil : entrecôte, salade.
« Gagné », pense Sophie.
— La cuisson ? demande le serveur.
— Saignante. Les deux saignantes, répond Sophie en écrasant sa cigarette.
Mon Dieu, quelle connerie !
— Vous disiez quoi ?
— Moi ? Rien, pourquoi ?
— C’est pour ça que je vous ai choisi…? Ça veut dire quoi, ça ?
— Oh, ne vous en faites pas. Moi, je suis le gaffeur-né. C’est plus fort que moi. Ma mère disait tout le temps : dans le champ, s’il y a une bouse de vache (excusez l’expression), elle sera pour toi.
— J’ai un peu de mal à suivre.
— Pourtant je suis pas le type compliqué…
— Non, ça ne semble pas… Enfin, je veux dire…
— Ne vous excusez pas tout le temps, sinon on n’en sortira pas.
Le serveur apporte les entrecôtes salades indifférenciées. Ils commencent à manger en silence. Sophie se croit tenue de faire un compliment sur l’entrecôte mais se sent incapable de trouver un mot de plus. L’immense désert qui les sépare vient de s’étendre entre eux, insidieusement, comme une flaque qui gagne, qui gagne…
— C’est pas mal, oui…
— Oui, c’est bon. Très bon.
Mais rien à faire, vraiment, Sophie ne se sent pas le courage de reprendre la conversation, trop d’effort. Il faut manger son entrecôte et tenir. S’accrocher. Pour la première fois, elle le détaille. Un mètre soixante-seize, quatre-vingts peut-être. Sans doute pas mal fichu, des épaules larges, ça fait du sport à l’armée, des mains larges aux ongles bien tenus. Et pour le visage : une bonne tête de chien. Des cheveux qui devaient être raides lorsqu’ils n’étaient pas coupés aussi court, un nez un peu mou, un regard sans beaucoup d’expression. Oui, baraqué, quand même. Drôle qu’elle l’ait trouvé si petit la première fois. Sans doute sa manière d’être, un côté mal sorti de l’enfance. Une naïveté. D’un coup, Sophie l’envie. Elle envie sa simplicité et pour la première fois, c’est sans mépris. Elle comprend que jusqu’ici elle a vu en lui un objet et qu’elle l’a méprisé sans même le connaître. Elle a eu un réflexe d’homme.