Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
— Madame m'interdit d'ouvrir la maison en son absence, dit Marthe. Mais vous pouvez rôder dans le parc. Je vous prête un pépin.
Il s'agit d'un engin de couleur puce qui a les dimensions d'une coupole et sous quoi, stoïquement assise sur un tabouret de traite devant son panier d'œufs et ses canards aux pattes liées, Marthe peut braver la giboulée en attendant le chaland une fois par semaine sur la place du marché. Nous y tiendrons aisément deux pour faire, mélancoliquement, le tour d'une sorte de désert où les fardiers ont creusé de profondes ornières et que parsèment ces légers renflements de terrain, enserrés de racines, au centre de quoi, quasi funéraire, résiste la dalle de bois laissée au ras de la terre par la scie à moteur. Les circonférences régulières commémorent des résineux, les ovalisées des feuillus. Leurs ronds concentriques donnent l'âge des défunts et je me penche de-ci, de-là, pour reconnaître le cormier géant, le frêne record et, à l'odeur qui persiste, le cèdre argenté, le séquoia à bourre rouge qui, tous deux, faisaient leurs six mètres de tour. J'avais déjà entrevu ce massacre, où l'avarice a sans doute eu moins de part que la mauvaise joie de faire tomber des arbres aussi généalogiquement représentatifs pour une famille terrienne que l'ont été leurs planteurs.
— La salope ! gronde Fred, avec une sorte d'allègre rage.
Fred, qui supporte mal de retrouver les choses dans un état trop différent de celui de ses souvenirs, a réinventé le ton d'une époque où nous gravions nos V.F. sur l'écorce des disparus. Ni lui ni moi pourtant depuis cinq lustres ne sommes venus traîner les pieds sous leurs ombrages. Ni lui ni moi ne sommes innocents. La mère a sacrifié les arbres des Rezeau, j'ai sacrifié leurs idées, Fred leurs ambitions, Marcel leur terre, comme si chacun de nous concourait à une vaste entreprise de destruction où son seul rôle lui parût excusable. Par ailleurs quelle étrange continuité dans le discontinu ! Semblable à Mme Rezeau, Fred a l'air de m'avoir quitté la veille. Le temps lui a fait perdre ses cheveux comme il a fait perdre à La Belle Angerie ses futaies. Mais Chiffe, bientôt quinquagénaire, a la même voix, pour dire :
— Tiens ! Voilà Cropette.
Le P.D.G. à son tour nous rejoint. Il nous a vus de loin descendant vers l'étang. Pour ne pas se mouiller il n'est pas sorti de voiture et sa Mercedes roule lentement sur l'ancien chemin de ronde qui ne se distingue plus du pré que par une légère dépression dans le niveau de l'herbe. Des brindilles craquent sous ses roues. Arrivé à notre hauteur il ouvre la portière et vient sans façons se réfugier sous le grand pépin de Marthe.
— Je pensais bien vous trouver là, dit-il.
Oui, c'est Cropette : en vacances de sa femme et de ses enfants, de ses soucis et de ses charges, comme nous-mêmes le sommes des nôtres. Il ne peut pas dépouiller sa peau de grand patron aux airs dégagés en qui s'américanise le sérieux bourgeois. Il garde à la boutonnière l'insigne discret de cette confrérie qui recrute parmi les chefs d'entreprise et avec la bénédiction de N.N.S.S. les évêques — aujourd'hui plus communément dénommés les pères — modifie l'allure, sinon l'exercice, de l'autorité bien-pensante. La prunelle lui a tourné un instant en voyant ce qu'est devenu Fred. Mais miracle ! il est presque simple et cordial. Sans doute est-ce son intérêt aujourd'hui de se baisser, de faire l'aimable. Sans doute se force-t-il un peu pour s'interdire de jouer les importants. Mais comment ne serait-il pas saisi par la rareté d'un fait qui ne s'est pas reproduit depuis 1933 : notre présence simultanée à La Belle Angerie ? Pour quelques minutes voilà sa raideur cassée. Il est sans question, sans reproche, sans calcul. Il a tout oublié comme nous. Aîné, cadet, benjamin n'ont pas d'âge ; les années, les situations, les apparences, les intérêts perdent leur sens, leur poids. Les trois frères sont au bord de l'étang, sous la soie puce où les gouttes tambourinent. Ils viennent d'apercevoir ie bateau. Leur vieux bateau. Il a besoin d'être écopé, l'eau affleure le caillebotis. Mais le fond a été repassé au coaltar, le bordé repeint, les tolets graissés :
— C'est Jobeau qui s'en sert pour aller à la pèche, dit Marcel.
Il y a du regret dans l'air : pour la fraicheur de nos muscles, pour ces remontées folles tentées à grands coups de perche vers les étranglements d'amont où la rivière en crue nous plaquait parfois de travers sur des berges hérissées d'épine noire. Et voilà que le grand pépin tombe… Fred a sauté ; il a, sous le banc où s'allongent les gaffes, saisi l'écope et pesant sur un bord, retrouvant le tour de bras, la cadence, il expédie de longues giclées sales. Ce sera vite fait. Quand l'écope ne racle plus que de la boue, Marcel saute à son tour, va se poster à l'avant, tandis que, comme jadis, méprisant mon pantalon, je m'empare d'un aviron et ressuscitant ma spécialité, je me mets à godiller, pointant droit sur la passerelle d'où Folcoche, un jour, sauta dans le bouillon. Personne ne parle. Qu'aurions-nous à dire, nous qui n'avons de commun qu'une évocation ? Le bateau glisse sur le marouillis qu'est devenue la pièce d'eau, jamais curée, rétrécie au midi par la grande roselière, asile chéri des cols-verts, qui a doublé de surface, et de l'autre côté par l'écroulement de la berge, effritée, poussée en avant, depuis que les bêtes y vont boire, par des générations de pieds fourchus. Il pleut toujours. Trempés, mais rebaptisés, nous traversons ; nous nous engageons, tête baissée, sous la passerelle, pour rejoindre l'Ommée. Un léger roulis se déclenche qui inspire Fred. Il lance :
— Charivari !
Ainsi, entre deux tramails, pour effrayer le poisson et l'envoyer aux filets se faire prendre par les ouïes, chahutions-nous le bief. Nous voilà, quinze fois pères à nous trois, mais pleinement dans l'enfance, debout et les jambes écartées, qui appuyons, hilares, avec un bel ensemble sur la gauche, puis sur la droite. Sous l'effort l'eau se creuse ; l'onde de choc bondit vers les deux rives, les claque, brasse les chevelus des vernes et des saules, revient sur nous, recoupe les ondes suivantes que le bateau, roulant toujours plus bas, expédie sans cesse dans une confusion de vagues courtes et d'éclaboussements sonores. Le bordé va toucher l'eau, nous sommes prêts d'embarquer : c'est le jeu. Accroupis un peu plus, pour tenir l'équilibre, ces messieurs qui n'ont pas comme jadis les pieds nus et sur les fesses une méchante culotte de toile, appuient encore… Les tolets touchent la bouillie noire qui remonte du fond et un superbe paquet de vase diluée, nauséabonde, enrichie de débris de feuilles pourries, embarque, choisissant pour point de chute les pieds du P.D.G. qui cesse de rire et crie :
— Merde ! Ça va comme ça. J'en ai plein mes chaussures.
Finalement nous arriverons en retard, chez Me Dibon, pour y bénéficier d'une notable surprise : dans le bureau ce n'est pas seulement le notaire, c'est aussi Madame Mère qui nous accueille. Une étrange Madame Mère, à vrai dire : poudrée, graissée, nantie d'une mise en plis avec postiche, d'un bon coup de teinture et d'un ensemble bleu marine qui lui découvre le genou. Elle nous lorgne :
— Eh bien, vous êtes frais !… Qu'est-ce que je vous disais, maître ? Ils sont allés godailler dans le parc pour raviver leurs souvenirs.
Et devant mon double étonnement elle explique :
— Oui, je faisais trop Carabosse auprès de Salomé. Je me suis décidée à m'habiller plus moderne… Nous sommes arrivées ce matin à dix heures à Orly. Ne t'y trouvant pas, j'ai téléphoné à Bertille et appris que la signature avait seulement lieu aujourd'hui. Nous avions juste le temps de prendre le rapide de Sablé où Me Dibon a bien voulu venir nous chercher…