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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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— J'avais votre procuration, chère madame, dit le notaire. Mais nous préférons tous que vous soyez là.

Et tourné vers moi :

— Votre fille n'a pas voulu être indiscrète. Je l'ai confiée à ma femme pour la durée de cet entretien.

Il devrait être court, l'entretien, puisqu'en principe nous sommes tous d'accord. Mais dès que le notaire s'engage dans le détail, mes contractants se réveillent et, chacun à la dimension de sa gueule (comme dit une expression locale) fait son brochet. Marcel, qui s'est figé dès qu'il a aperçu Mme Rezeau, qui a repris son air offensé (offensé d'être traité sur le même pied que nous), rappelle que les deux grandes fermes sont désormais séparées du reste et que la frontière tout du long sera la rivière. J'en conviens aisément. Mais il ajoute aussitôt qu'il s'agit de la rive nord, l'étang se trouvant donc de son côté comme le marais aux halbrans. Je rouspète, arguant du récent intermède qui dès lors me serait interdit…

— Ne mélangeons pas les genres, dit Marcel, très sec.

On m'accorde le droit de canne et de canotage, en échange des roseaux qui, j'ai bien compris, attireront l'acheteur-sud s'il aime manier la canardière. Voilà un point réglé. Mais Fred entend qu'on lui rembourse son voyage. Mme Rezeau, s'appuyant sur la hausse du loyer de l'argent, veut voir l'intérêt des sommes qu'elle me prête monter d'un point. Bon, bon !… C'est un baroud d'honneur entre bourgeois, chacun voulant se prouver qu'il sait se défendre ; sur ce terrain-là je serai toujours battu :

— Nous disons : un demi-point, propose Me Dibon.

Va pour le demi-point ! Ces petits litiges m'agacent et me rappellent trop une autre scène, très ancienne, qui eut pour cadre le même bureau, quand y trônait feu Me Saint-Germain. J'étais assis à la même place, mais près de moi il y avait Monique, les cils haut relevés sur ses yeux gris. Que penserait-elle de cette revanche ? Et du reste en est-ce une ? Monique était assise sur une chaise qui avait un barreau de moins et cette chaise est encore là, vide… Elle ne disait rien, elle se balançait doucement sur les pieds arrière avec un petit sourire ironique. Aujourd'hui, si elle était là, n'aurait-elle pas le même sourire ? Ne me soufflerait-elle pas à l'oreille comme elle le faisait parfois pour contrer, en cas de besoin, l'avantageux fils de ma mère : Sois un peu franc avec toi-même ? Oui, sûrement, elle renverserait la tête, elle aurait son petit rire de fond de gorge… Eh bien, mon chéri, toi qui m'as dit un jour : « Maintenant, je ne veux plus entendre parler des Rezeau », avoue que la situation est cocasse. Des Rezeau, avec moi, avec Bertille, tu n'as cessé d'en refaire ! Et de quoi as-tu donc vécu, ces années-ci, de qui t'es-tu occupé ? Mais non, mon chou, tu n'es pas toujours battu. Au contraire ! Le membre du clan qui me semble avoir le plus exploité les autres…

— Vous avez fait bon voyage ? Ce n'était pas trop fatigant ? demande Marcel à notre mère, tandis que Me Dibon prépare la paperasse.

Mme Rezeau récite à mi-voix le Baedeker… A quoi bon me chercher des excuses ? Vive mes contradictions, si j'en vis ! Je me sens gagné par une sourde, mais énorme gaieté. C'est pourtant vrai qu'une fois de plus, tous autant qu'ils sont, ces messieurs-dames évitent avec soin toute allusion à ce que je fais. La gêne qui renaît sans cesse entre nous, elle n'est guère due à des questions de gros sous, où je leur laisse l'avantage. Nul n'ignore — et surtout pas eux — ce qui les tracasse. On vous appelait « Brasse-Bouillon » quand vous étiez jeune, m'a écrit Mme Lombert. Maintenant ce serait plutôt « Le Cannibale ». Il y a des moments de grâce où ils l'oublient. Puis les voilà qui s'en souviennent, qui se rétrécissent devant l'appétit de mon regard, qui pensent en secret : Calamus, Cala-mitas ! En ce moment même voyez le P.D.G., ce bon chrétien modestement modeste qui adhère fortement à tout : le dogme, l'ordre, la fortune et, dans ces certitudes, trouve l'innocence, la force et la tranquillité… Il cille ! Il est sous ses paupières comme l'oiseau sous ses ailes, inquiet, frileux, quand passe un grain. Voyez notre chère vieille Folcoche, monstre sacré de la famille en pleine mutation : ce n'est pas pour rien qu'elle est assise de biais. Voyez M. Rezeau que, renversant les consonnes, nous devrions appeler M. Zero, comme il se frotte nerveusement les mains ! Pour un peu je boirais du lait. Et puis soudain j'ai honte…

— Ça va la marmaille ? demande poliment Mme Rezeau, pour continuer à meubler, mais en oubliant de préciser à qui la question s'adresse.

— Très bien, merci, répondent à la fois les trois frères.

L'empressement a été significatif. Sur ce chapitre-là nous aurons tous réagi de la même façon : en nous créant une autre famille. Ce sont même ces enfants à qui chacun de nous, dans des milieux différents, a consacré sa vie, ce sont ces enfants qui assurent le plus radicalement notre séparation. Durci, le regard de Madame Mère passe sur chacun de nous, sans s'arrêter.

— Puis-je demander de signer ici, chère madame ? fait Me Dibon, très à propos.

* * *

La sortie n'en sera pas moins solennelle. Du clerc à l'épicier, du facteur au buraliste la nouvelle s'est répandue dans Soledot. Sous les toits bleus des maisons basses dont gargouillent les gouttières, la plupart des rideaux bougent aux fenêtres. Quelques vieilles sont carrément embossées derrière ces portillons bipartis, dont le haut ne se ferme que le soir et qui laissent dépasser leurs têtes comme celles des chevaux dans un box. Le curé lui-même, en soutane (le costume à col pasteur, ici, pas question !) lit son bréviaire sous le porche de l'église. Mme Rezeau franchit très lentement les vingt mètres qui la séparent des voitures. Elle s'est emparée de mon bras et de celui de Marcel : afin que nul n'en ignore. Elle n'est même venue que pour ça. Pour détruire la légende. Pour afficher un sourire de réconciliation générale. Mais sans détourner la tête elle jette à Salomé qui vient de nous rejoindre, ravissante dans un petit tailleur neuf sur quoi brille une broche inconnue :

— Tu ne t'es pas trop ennuyée en nous attendant, ma poulette ?

— Je vous reconduis à La Belle Angerie ? demande Marcel.

— Non, merci, reprend Mme Rezeau, suave. Je rentre à Paris avec ton frère… Au fait, prends donc Fred avec toi. Nous lui avons payé son voyage, mais ça lui fera un petit boni.

C'est un congé. Les adieux seront un peu raides, les portières de la Mercedes claqueront trop fort. Mais tandis que je m'interroge pour savoir qui vraiment est le grand bénéficiaire de la journée, tandis que je passe la première en éprouvant la désagréable impression d'être devenu le chauffeur de Madame, celle-ci, commodément accoudée à l'arrière, distribue à travers la glace de petits signes d'amitié aux populations.

XVIII

J'avais pu le constater tout de suite : la transformation n'était pas seulement vestimentaire. On faisait des moues. On faisait des mines. On avait deux voix : l'une chuchotée, pour la chère oreille, l'autre, trop forte, destinée à souligner la distance. Et les gestes et les regards n'étaient qu'enveloppements, caresse dans l'air, recherche du contact. Sans plus, d'ailleurs : on manquait encore d'habitude, on souffrait d'une longue retenue. Mais nul autre mot que celui de passion ne semblait mieux convenir pour qualifier le sentiment qui dévorait cette femme. Passion où elle se ressuscitait : ancienne, nouvelle et comme fendue en deux dans le sens de la longueur. La demi-dame du côté foie, en se rajeunissant, non sans quelque ridicule, récupérait en partie l'allure impérieuse de Folcoche. La demi-dame du côté cœur souriait, esclave de sa petite-fille. Par chance, Salomé, toujours grave, toujours occupée de son problème, ne paraissait pas encore bien se rendre compte de son pouvoir ; elle s'agaçait même de prévenances, d'insistances excessives ; elle contrait au besoin avec une franchise drue qui, loin de décourager Mme Rezeau, la ravissait :

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