Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
— Au moins avec cette enfant, on sait toujours ce qu'elle a sur le cœur.
Me souvenant qu'elle ne tolérait pas de nous la moindre réplique, je trouvais tout de même la pièce étrange ; et par moments, vexante. Avant de repartir pour Paris, Mme Rezeau voulut donner des ordres aux Jobeau devant moi : histoire de bien montrer qu'elle restait la maîtresse. Ensuite elle voulut examiner sur place un programme de travaux :
— Echelonnés, bien entendu ! assura-t-elle.
Mais à l'extension de l'électricité réellement indispensable, s'ajouta vite l'installation non moins urgente d'un service d'eau qui ne pouvait fonctionner que sur pompe immergée avec, cela allait de soi, un réservoir de filtrage et de pression, sans oublier le cumulus de taille suffisante pour assurer l'eau chaude à un évier moderne et à une salle de bains. Encore était-ce juste, n'est-ce pas ? étant donné la grandeur de la maison et le nombre des estivants à prévoir : si, comme elle le souhaitait, nous venions passer les vacances à La Belle Angerie, deux cabinets de toilette ne seraient pas de trop : un pour les garçons, un pour les filles…
— Et quoi encore ? fit le nouveau propriétaire éberlué.
— Ma foi, reprit sans sourciller Madame Mère, puisque vous venez en juillet, il faudrait d'ici là refaire au moins trois ou quatre chambres.
— Tu exagères, Gramie ! dit Salomé. Papa n'est pas faux-monnayeur pour disposer d'une planche à billets. L'oncle Marcel ne faisait rien. Pourquoi veux-tu que nous fassions tout ?
J'entendais pour la première fois le petit nom d'amitié forgé par Salomé durant le voyage ; et pour la première fois aussi j'allais utiliser son influence. Parce que la petite avait dit nous, Madame Mère tiqua : ce pronom sentait l'alliance (alors que pour la nouvelle génération c'est une façon toute verbale d'affirmer ses droits, de se donner comme membre à part entière du collectif familial… en nous laissant, à nous parents, une dernière exclusivité : celle de le financer). Mais Salomé, pleine de jugeote (comme d'habitude, lorsqu'elle n'est pas à la merci de ses sentiments), passait déjà du pluriel au singulier :
— Je ne vois pas ce que tu attends pour faire d'abord une demande d'aide à l'amélioration de l'habitat rural. On te le refusera d'autant moins que l'eau serait commune avec les Jobeau : la ferme fera passer le manoir.
Les Rezeau sollicitant le secours de l'Etat pour pouvoir laver leurs gosses et leur salade ?… Papa eût préféré laisser s'exténuer sa bonne en corvée de seaux. Mais de grandeur en décadence Madame Mère était devenue plus réaliste :
— Tu penses à tout, dit-elle. Mais bien qu'à taux réduit c'est un nouvel emprunt : encore faut-il que ton père puisse y faire face.
Je ne pouvais plus que très peu, mais c'est un verbe qu'il ne faut pas me jeter à la tête et j'hésitais à refuser quand Salomé, candide, retourna la situation :
— Papa est presque au bout de son rouleau, dit-elle. Mais toi ?
Ce que c'est d'être pingre tout en étant superbe ! Mme Rezeau parut souffrir, tout en se rengorgeant. Puis sa folie pour Salomé aida son orgueil à l'emporter sur l'avarice. Sans me regarder, sans même tenir compte de ma présence, elle passa son bras au cou de mon avocate :
— Moitié, moitié, ça t'ira ? fit-elle, dans une grimace tendre.
XIX
Des sacrifices, elle en ferait d'autres, pour mieux nous bousculer, pour mieux pousser son avantage et sans se préoccuper le moins du monde des réactions comme des dégâts. Dans la dilection comme dans l'exécration elle restait bien elle-même : têtue, patiente, concentrée sur son but, indifférente au reste. Quand on ne peut plus s'imposer, on ruse, on avance à couvert, par petites offensives fractionnées. Mais très vite il fut clair que je redeviendrais l'adversaire chaque fois que j'essaierais de l'empêcher de nous supplanter auprès de Salomé.
Dans la voiture même, pendant le voyage de retour vers Gournay — où ni Bertille ni moi n'avions prévu de l'inviter à nouveau, où elle s'invitait de son propre chef — un incident minime inaugura une série significative. J'avais passé le volant à Salomé, en partie pour la faire profiter de son récent permis, en partie pour la décoller du siège arrière. Mme Rezeau, qui faisait un nez long d'une aune, n'y tint pas plus d'un quart d'heure. Bientôt elle tourna fébrilement la manivelle pour abaisser la glace, aspira goulûment de l'air :
— C'est curieux, avoua-t-elle, je n'ai pourtant jamais eu le mal de mer. Ça saute beaucoup moins devant.
Il fallut bien lui céder ma place.
Le soir, Mme Rezeau, débarquant à Gournay, donna l'accolade aux présents sans trop les distinguer les uns des autres, puis s'installa dans le grand fauteuil au coin de la cheminée dont elle se mit à tisonner le feu, purement décoratif. Ce faisant, pour la nième fois elle recommença, volubile, île par île, le récit de ses pérégrinations au pays des Guanches et des serins. Dans chaque port, sur chaque plage, sous le porche de chaque église, elle avait surtout vu Salomé. Si mignonne en bikini qu'on pouvait excuser ces imbéciles d'Américains sifflant sur son passage. Si brave en pantalon pour escalader son volcan quotidien. Si douée avec ça qu'en un rien de temps elle s'était débrouillée en espagnol. Elle ne tarissait pas. Lorsque enfin elle consentit à reprendre haleine, Bertille en profita pour lui annoncer le mariage de Jeannet.
— Ah bien ! dit Mme Rezeau sans s'inquiéter de la date ni de l'élue.
Comme Salomé était montée dans sa chambre Bertille enchaîna, parla de la visite de l'inspecteur, de celle du docteur Flormontin. On l'écouta cette fois, les sourcils froncés, la main autour de l'oreille. Mais Bertille fit allusion aux lettres :
— Vous les avez brûlées, j'espère ! dit Mme Rezeau.
Bertille se récria, au nom de la liberté. Mme Rezeau se récria, au nom de la prudence. Quand Salomé redescendit, sérieuse, absorbée, appliquée à se taire, Mme Rezeau put se contraindre à ravaler toute question, non à effacer l'angoisse peinte sur son visage. Il lui fallut quelques minutes avant de retrouver son sang-froid :
— A propos, ma chérie, tu devrais peut-être dire à tes parents que tu as l'intention de travailler.
Très vite cependant elle s'organisa, s'activa, passa des journées entières à Paris. Nous ne la vîmes pratiquement plus que le soir. Elle revenait, éreintée, et finit par confier à Bertille :
— Voyez-vous j'en ai assez de moisir tout l'hiver à La Belle Angerie. Il y a longtemps que j'ai envie de m'offrir un pied-à-terre à Paris. Avec ce qui me revient des Pluvignec, maintenant, c'est possible : encore faut-il que je trouve à un prix raisonnable.
Bien entendu, à son âge, avec ses mauvais yeux, ses mauvaises oreilles, comment eût-elle fait pour arpenter Paris sans Salomé ? Et n'était-il pas excellent de l'occuper en attendant de lui trouver un emploi ?
Prétexte majeur, en effet. De Salomé, Bertille et moi, nous ne savions trop que faire. Si Gramie, que Blandine continuait à appeler grand-mère, tandis qu'Aubin employait Mémère dans le direct, Babouchka dans la citation et que Jeannet parfois lâchait du Madame… si Gramie ne semblait avoir qu'une petite-fille, nous avions, nous, quatre enfants.