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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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Elle fut bien obligée de s'en apercevoir dès le premier dimanche qui nous vit tous réunis. Mais Blandine, en complicité de jupe, papotant chiffons avec sa sœur, Aubin venant lui réclamer la solution du 10 vertical des mots croisés de L'Aiglon, Bertille en train de lui essayer un chandail tricoté durant son absence, Jeannet chamailleur, moi tout œil et toute oreille, tandis que Salomé elle-même, fleur dans le bouquet, fille parmi les siens, se reposait des cavalcades de la semaine, non vraiment, ce tableau de famille, Mme Rezeau ne put le supporter.

Elle devint toute jaune. Elle se plaignit de son foie. Elle refusa de déjeuner, se coucha, se fit monter au moins cinq fois de la tisane par Salomé, un peu agacée tout de même et dont la complaisance ne cessait de m'étonner.

* * *

Complaisance, du reste, ou calcul ? Ou les deux en même temps ? La seule fois où, ayant réussi à me trouver en tête à tête avec elle, je lui demandai comment elle pouvait supporter cette pesante mainmise de ma mère, Salomé avoua tout de suite :

— Je ne te le cache pas : elle me touche autant qu'elle me fatigue.

Une seconde plus tard, elle ajoutait :

— Que veux-tu ? Il faut ce qu'il faut.

Son air résolu ne précisait rien. Mais ce silence, nouveau chez elle, laissait un peu deviner la suite. Madame Mère nous avait débordés ; elle ne tarderait sans doute pas à l'être à son tour.

* * *

En attendant elle jouait de tout. Elle jouait de son âge, sans cesse rappelé : on discute mal avec un vieillard, excusé par le seul fait qu'il lui reste peut-être 2 ou 3 pour cent d'existence à vivre. Elle jouait de sa santé, l'emphysème lui fournissant à point des quintes de toux. Elle jouait de ses rentes, point miraculeuses, mais point négligeables ; elle prodiguait ses conseils à la grand-mère Daroux, soucieuse de placements sûrs (et de bonne transmission dans l'ordre connu : sang, amour, éducation, héritage, ce dernier facteur suppléant souvent, malgré ses vicissitudes propres, à celles des autres). Elle jouait de la gêne de Bertille qui, pour ne pas avoir l'air d'exploiter la situation en faveur de sa fille, essayait de raisonner la belle-mère, en inversant le reproche :

— Je ne voudrais pas que la petite abuse…

— Mais c'est moi qui abuse, je le sais, répliquait tranquillement Mme Rezeau. On n'aime pas qui on veut. On aime qui on peut. Il y a toujours adoption.

Et tout de suite trouvant une autre pointe à enfoncer dans un endroit sensible :

— Jeannet va se marier, lui. Laissez-moi compenser.

Je passe sur les distributions de timbres à Aubin, les feintes extases devant les photos de Blandine. Baptiste lui-même fut entrepris : Mme Rezeau lui demanda son portrait. Je passe sur l'art de flatter l'indifférence, le moindre intérêt, de dire par exemple à Salomé :

— Ta sœur est encore très gamine.

A Bertille :

— Voilà le fils de votre mari casé.

A moi-même :

— Les aînés partis, au fond, vous allez rester avec vos enfants.

Nous n'avions pas le sentiment, certes, d'être à son contact, devenus meilleurs, mais plutôt celui de nous disperser, de céder à ce qu'ont de centrifuge les rondes familiales.

* * *

Aussi fut-ce avec un certain soulagement qu'au bout de la quinzaine nous la vîmes rentrer un beau soir avec une boite à gâteau tournant autour d'une ficelle, tandis qu'elle m'annonçait triomphante :

— D'une pierre deux coups ! J'ai mon pied-à-terre et Salomé un patron. Tu te souviens de Max Bartolomi ?

Oui, je me souvenais de cette première alliance corse, de la tante au poitrail solennel et de son rejeton, long maigre cousin, assez facétieux pour avoir inventé de toutes pièces les dernières paroles de René Rezeau quand il mourut martyr de la prostate.

— Tout comte qu'il soit — du pape, il est vrai — il s'est admirablement débrouillé, le gaillard ! reprenait Madame Mère, admirative. La G.I.F.F., tu vois ce que je veux dire : la Générale Immobilière et Foncière de France, c'est lui. La rénovation du XIIIe, c'est lui. Je me suis souvenu de ce que Marcel m'avait dit : Max est le seul, avec moi, dans la famille qui ait vraiment une situation. Mais il est très discuté : ces géants de la pierre ne sont pas des philanthropes. Eh bien, je me suis payée de culot, je suis allée le voir sans rendez-vous et par miracle il m'a reçue. Il se souvient parfaitement de toi. Il riait… Sacré Brasse-Bouillon ! Moi, je vends de la surface et lui du volume. Il semblait ravi de te rendre service…

— A vrai dire, je ne lui ai rien demandé, fis-je à mi-voix.

— Allons, Papa ! dit Salomé.

Elle avait encore une robe nouvelle, avec des souliers et un sac à main assortis, en lézard. Jeannet et Marie, assis fesse contre fesse dans un coin, la déshabillaient d'un regard dédaigneux ; Blandine, à ma gauche, était toute envie ; Bertille, à ma droite, toute indulgence ; et je n'aimais aucun de ces sentiments en train de gâcher notre entente. Mais Mme Rezeau continuait gaiement :

— Bref, Max m'a immédiatement proposé, à de très bonnes conditions, un trois-pièces au septième dans la Résidence Mérovée, avenue de Choisy, où il a des bureaux. Quant à Salomé, après un petit stage, il veut en faire une hôtesse d'accueil.

Son extrême satisfaction ne lui permit pas de remarquer que l'enthousiasme n'était pas général. De nous tous Bertille semblait la plus mortifiée, la plus hésitante à dire merci. Salomé elle-même ne cachait pas son embarras :

— Je commencerai lundi prochain, fit-elle pour y couper court.

— Ce sera bien pratique, dit encore Mme Rezeau. Comme elle travaillera dans le même immeuble, elle pourra déjeuner chez moi tous les midis.

XX

Mme Rezeau partie pour le XIIIe, nous pûmes enfin changer de problèmes. C'était le tour de Jeannet de nous en poser (en attendant celui de Blandine ou d'Aubin : les enfants ne sauraient, sans nous priver d'eux, nous priver de soucis). Fait général : c'est toujours quand un mariage est résolu que les embêtements commencent, les jeunes se mariant moins qu'ils ne sont mariés par cette foule de gens qui se mêlent de l'affaire : parents, amis, services sociaux, médecin prénuptial, employés de l'état civil, gérant, bijoutiers, spécialistes en listes et, bien entendu, les trois officiants d'étude, d'église et de mairie. Fait particulier : pour simplifier les choses il a toujours été plus facile de faire reculer un mur que d'obtenir de Jeannet des concessions sur ses principes.

Il épousait, oui. Mais l'horreur éprouvée pour tout ce qui pouvait lui rappeler son ascendance bourgeoise lui interdisait de signer un contrat.Le père Bioni, prêt à doter sa fille sous la forme d'un appartement, osa lui parler de séparation de biens. Jeannet se récria :

— Commencer par nous séparer, non, alors !

S'imaginant qu'il en voulait à son argent, notre inspecteur de l'enregistrement me téléphona, furieux :

— Dans l'état de ma fille il se croit tout permis.

Je le détrompai : son gendre ne tolérerait aucune forme de dot sans s'estimer acheté. Comme il n'envisageait pas non plus d'habiter, même provisoirement, chez son père ou chez son beau-père, comme il n'avait pas cinq mille francs devant lui ni assez d'ancienneté pour demander l'aide de sa Compagnie, ce jeune homme allait sans doute, pour la gloire, transférer en quelque mansarde la pauvre Marie, fille unique habituée au confort d'une villa de huit pièces.

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