Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
Pardi ! L'entrepôt, c'était le canot. A cette heure, sûrement délesté, il devait être au sec quelque part dans un garage à bateaux. Mais chut ! Il fallait taire ce détail susceptible d'être répété, de nous valoir d'indésirables visites. Quand on est censé tout ignorer, quand ce qu'on sait n'a plus d'utilité, où est le mal ? Qui oserait vous faire grief de votre silence ? Ce n'est pas demain la veille du jour où j'admettrai que les devoirs d'un père passent après ceux du citoyen. Je ne voulais pas voir un flic pointer le nez dans le linge de Salomé.
— Il ne m'a rien dit… rien dit ! répétait-elle entre ses dents.
— Encore heureux qu'il ne t'ait pas mouillée ! dit Blandine.
— J'aurais mieux aimé !
— C'était ça, son fric ! dit Jeannet, sévère. Je m'en veux. Nous en avons tous profité.
— Voilà un garçon dont j'espère ne plus entendre parler, dit Bertille.
— Tout le monde en fait des gorges chaudes, reprit Marie. La médecine, pour Gonzague, maintenant, paraît fichue. La situation même du docteur Flormontin va en prendre un coup. Vous voyez sa tête, quand il va rentrer !
— Vous ne voyez pas celle de Salomé ? lança Madame Mère, hargneuse. Laissez-la souffler.
A vrai dire elle se tenait bien, Salomé. Trop bien. Comme une statue. Elle était seulement passée de la chair au marbre. Seul son front restait vivant et tout plissé, venait buter sur la barre noire des sourcils. Personne n'osait bouger et ce fut elle qui s'y décida la première. Elle sourit une seconde à sa grand-mère, puis flageolant un peu sur ses hauts talons se dirigea vers la porte :
— Excusez-moi, dit-elle. J'ai besoin d'être seule.
Nous l'entendîmes accorder son violon, puis renoncer en refermant la boîte. Deux heures plus tard elle était encore bouclée dans sa chambre et personne n'avait réussi à l'en faire sortir, quand Madame Mère eut l'idée de lui glisser un billet sous la porte. Salomé ouvrit presque aussitôt et ce qu'elles se dirent durant deux autres heures, ni l'une ni l'autre, ensuite, n'en devaient souffler mot. La smala, compréhensive, avait filé chez les Maxlon et Bertille restée seule avec moi truffait le silence de phrases inachevées :
— Je le retiens, Gonzague ! Mais je ne suis pas du tout sûre que Salome…
Ou bien :
— Il fallait que ça lui arrive, à elle…
Ou encore :
— Nous ne la connaissions pas, ta mère, et la voilà qui maintenant…
A sept heures et demie elle passa dans la cuisine, me laissant téléphoner à Paule, qui ne répondit pas, puis à Baptiste, également absent. Je venais de m'installer devant le poste de télé, quand Mme Rezeau et Salomé Forut redescendirent, la première appuyée sur la seconde. Elles s'assirent à côté de moi sans mot dire, jusqu'à la fin du journal parlé. Puis Salomé, toujours absente, mécanique, se leva pour aider sa mère à mettre le couvert.
— Nous avons beaucoup bavardé, dit Mme Rezeau. Cette enfant a besoin de changer d'air. Il y a longtemps que j'ai envie de faire un tour aux îles Canaries. Si vous êtes d'accord, je lui offre le voyage.
Pour s'absenter en pleine succession, pour risquer une telle dépense, fallait-il qu'elle eût envie d'exploiter l'occasion ! Je regardai ma femme qui me parut réticente. Mais ce fut moi qui murmurai :
— Elle peut être convoquée comme témoin.
— Raison de plus, dit Mme Rezeau.
Soudain Salomé fut contre moi. De la petite fille heureuse de la veille, il ne restait que les boucles noires et cette courbe fraîche de la joue au-dessus de quoi tout le visage s'était durci :
— Laisse-moi partir quelque temps, souffla-t-elle. Je ne pourrai pas me supporter ici en ce moment.
Tandis qu'elle appuyait ses lèvres sur ma tempe, je surpris le coup d'œil féroce jailli d'entre les cils serrés de Mme Rezeau. Puis Salomé se releva pour s'installer auprès d'elle et je ne vis plus qu'une paupière tendre d'oiseau de proie sur son nid.
XV
Ce pouvoir d'imposer aux autres sa décision, cette promptitude à la mettre en œuvre, voilà qu'effaçant vingt-cinq années de retraite ils lui revenaient pour des raisons diamétralement opposées. Le lendemain, dès neuf heures, après avoir longuement scruté mes cartes, repéré ce qu'il fallait voir, Mme Rezeau téléphonait à une agence de voyages spécialisée dans les « dates tirelires » et les prix de basse saison. Pressant le mouvement, elle reprenait l'appareil pour retenir deux places, par chance disponibles dans un avion du jour. Elle continuait par un coup de fil à Me Dibon pour l'avertir qu'elle serait absente au moins un mois :
— J'aimerais, ajouta-t-elle, que vous n'attendiez pas mon retour pour établir, sinon l'acte, du moins le compromis de vente de La Belle Angerie. Ne laissez pas traîner cette affaire, assurez-vous des signatures de mes fils. J'avais préparé le projet d'accord ; je vous l'envoie dans l'heure.
Puis elle continua par un télégramme à Marthe Jobeau et une visite éclair à ma banque d'où elle me fit retirer une somme d'argent qu'elle me remboursa en me griffonnant un chèque sur la sienne (non sans faire des réflexions sur le coût du voyage, sa moue sollicitant une aide… qu'elle refusa, peut-être en espérant que j'insisterais). Revenu au trot et profitant de l'absence des cadets partis au lycée, comme de celle de Jeannet qui venait de reprendre son poste sur l'ordinateur de la Compagnie d'assurances où il travaillait avant son service, elle bousculait Bertille, encore indécise. Elle me bousculait, moi, pas plus chaud que ma femme pour la laisser emmener Salomé, mais soucieux d'accéder au désir de ma fille et, par ailleurs, fasciné par le spectacle d'une ardente adoption dont je me piquais de voir jusqu'où elle pourrait aller. Elle bousculait la petite elle-même qui nous aurait bien accordé un délai ; elle bourrait, elle bouclait sa valise en soufflant :
— Ne fais pas comme j'ai fait. Ne moisis pas dans ta chambre et dans ta déconvenue.
Bref, à seize heures, poussant Salomé devant elle, Mme Rezeau tendait à la préposée avec un large sourire deux cartes d'embarquement.
— Au fait, c'est mon baptême de l'air, dit-elle, guillerette, en nous faisant un victorieux petit signe de la main par-dessus la balustrade.
Nous l'avions, Bertille et moi, accompagnée sans joie. Dix minutes plus tard, grimpés sur la terrasse et respirant à pleins poumons la puissante odeur de kérosène qui devient aujourd'hui le parfum des ailleurs, nous vîmes la Caravelle, crachant deux filets gris, se cabrer sur la piste et monter vivement dans un ciel rose jambon bordé à l'horizon d'une épaisse couenne de nuages.
XVI
Quatre jours sans nouvelles. La négligence était-elle imputable aux postes espagnoles ? Je l'avais déjà remarqué, lorsque nous l'avions envoyée perfectionner son anglais en Ecosse, puis l'année suivante en Irlande : l'absence de Salomé rend la maison plus vide que celle de Blandine ou de Jeannet ; elle est, comme celle d'Aubin, responsable d'un certain silence où les murs semblent s'éloigner les uns des autres, comme les parquets allonger leurs lattes d'ordinaire raccourcies par la vivacité de ses pas. Je n'aime pas y réfléchir, mais il faut bien s'avouer que les affections, comme les reines-marguerites, ça se repique. Il y a des êtres à qui les circonstances semblaient donner moins de titres, qu'on a un temps ménagés par scrupule et dont l'existence même, peu à peu, se met à combler la vôtre. Pour le mieux savoir, je n'étais pas le seul à l'éprouver. Comme j'étais rivé à mon bureau, Blandine l'était à ses cahiers. Bertille s'affairait, nerveuse. Retour d'école, Aubin rôdait dans le jardin, seulet, ou venait entrouvrir ma porte :