Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
— Rien de Smé ?
Le cinquième jour — un jeudi — il grimpa bruyamment l'escalier en brandissant deux cartes postales identiques où en deux exemplaires montait, chapeauté de blanc, dans un bleu aussi nu que soutenu, le Pic de Teide, réclame numéro un de Tenerife. Bien, me dis-je : on nous écrit séparément. Mais Mme Rezeau ne s'occupait que de Salomé : Plus on regarde, moins on s'écoute. Je lui en donne le plus possible à voir. J'essaie de l'empêcher de se recroqueviller derrière ses lunettes de soleil. Quant à Salomé elle ne s'occupait pas moins de Mme Rezeau : Dix heures de tourisme par jour. Grand-mère a envahi les Canaries et veut, partout, profiter de tout : sangria, excursions, fruits de mer ou trempettes. Elle veut absolument demain prendre le coucou de Ten Bel… Salomé ajoutait, il est vrai : J'espère vous manquer autant que les Erdés me manquent. Mais rien de plus. Une lettre entraîne aux confidences. Les cartes postales, que peut lire le facteur, protègent ceux qui n'ont pas envie d'en faire.
Pour ne pas nous décevoir tout de même, elles défilèrent dès lors au rythme d'une par jour : toutes soigneusement timbrées de vignettes différentes pour donner à Aubin l'occasion de les décoller à la vapeur sur le bec de la bouilloire ; toutes barbouillées de couleurs chaudes et la plupart d'entre elles célébrant le haut béton surgi parmi les fleurs, les sables fins, les aloès et les grandes feuilles toujours effrangées des bananiers. Ces dames ricochaient d'une île à l'autre : de Tenerife à Gomera, de Hierro à la Grande Canarie… Cependant que nous-mêmes, dans le même temps, sans bouger, nous ricochions du blanc au noir, de souci en satisfaction.
Ce fut d'abord un flic en civil qui survint : rondouillard, poli, prodigue en petites révérences de tête comme en questions bonasses. Il enquêtait, rien de grave, messieurs-dames, sur une petite affaire de marijuana. Le nommé Gonzague Flormontin, ami de vos enfants, n'est-ce pas ? et particulièrement de Mlle Salomé, charmante jeune fille, d'après tout le monde… le nommé Gonzague leur avait-il parfois distribué des cigarettes ? Avions-nous senti une odeur particulière ? Avions-nous remarqué un trafic ?
Dieu merci, Bertille éclata de rire et l'inspecteur voulut bien se contenter, avec une tasse de café, de mon immense étonnement.
Huit jours plus tard, à la tombée de la nuit, sonnait à notre porte le docteur Flormontin. Lissant d'une main sa rose calvitie, il commença par nous prier d'excuser son fils, empêché, de n'avoir pas donné de ses nouvelles depuis dix jours. Je lui répondis que j'en avais eu, comme tout le monde, par la rumeur publique et il se répandit aussitôt en dolents commentaires : le pauvre petit ! Il avait été bien abusé par de mauvais amis. Nous, qui le connaissions, n'en doutions sûrement pas. Il n'y eut point d'écho : ce qui nous valut brusquement, de la part de ce praticien aux diagnostics froids, un plaidoyer nasillard, à demi bégayé, plus sympathique que convaincant. A fils unique père unique : celui-ci n'admettrait jamais l'indignité de celui-là. Mais il eut le tort, en partant, de me demander négligemment si nous savions ce qu'était devenu le bateau :
— Je sais seulement, dis-je, à quoi il servait et que les amis de Gonzague l'ont fait disparaître à temps.
Le bonhomme s'arrêta pile :
— Mais alors, dit-il, effrayé, c'est plus sérieux que je ne pensais. N'en parlez pas, surtout.
D'un coup d'épaule dans le vide il se redressa et, saluant du chef, s'enfourna dans sa voiture sans avoir soufflé mot de Salomé. Ma froideur l'avait sûrement empêché de nous dévoiler le véritable but de sa visite.
Mais je m'en doutais et une première lettre en provenance du XIVe arrondissement me le confirma bientôt. De deux choses l'une : ou le prisonnier rendait sa liberté à ma fille ou il essayait de s'accrocher. Pas question de m'en assurer : comme la ligne jaune sur la route est un mur, une enveloppe doit être réputée sacrée ; et ceci vaut non seulement pour mes ombrageux adolescents, mais pour Aubin dont le courrier est une des occasions majeures de se considérer comme une personne, définie comme telle à son adresse par l'attention d'un tiers, le boulot d'un facteur, la réserve des siens. Ayant détesté une autorité abusive, je n'en supporte aucune, y compris la mienne que j'aime remplacer par des décisions collectives, tout au plus « orientées ». Ma discrétion est de même origine : j'ai trop ragé, au temps des épluchages de M. Rezeau qui, lunettes braquées sur le bout de son grand nez de presbyte, examinait soupçonneusement tout, au départ comme à l'arrivée, et passait la lettre à Madame pour révision complémentaire.
Bertille ni aucun des enfants, consultés, ne crut devoir faire exception à la règle. Une seconde lettre, d'ailleurs, nous édifia : quand on insiste, c'est qu'on s'accroche. Le poulet rejoignit l'autre, posé bien en évidence sur le sous-main du petit secrétaire de Salomé, dans sa chambre, dite « aux vaches » (le papier reproduit à l'infini les peintures rupestres de Lascaux) dont rien ne se touche en son absence, mais où — comme ses frères et sœur — elle s'est toujours abstenue de nous offenser en fermant le moindre tiroir à clé.
Mais déjà nous passions d'un gendre improbable à une bru possible. Comme dit fortement Mme Daroux, les tout-petits, on ne s'occupe que de leur derrière. Puis on travaille des années à leur faire une tête, jusqu'à ce que, chez les tout-grands, on se retrouve assoté de l'ancien problème. Un second père, celui de Marie, se présenta un samedi et, courtoisement courroucé, nous apprit que sa fille depuis une quinzaine montrait une fâcheuse proprension à utiliser la voie orale en aller et retour à l'heure du déjeuner :
— Je viens vous demander vos intentions, dit-il, en me scrutant d'un regard habitué à déchiffrer le visage des fraudeurs.
— Vous voulez dire : celles de Jeannet ! dit Bertille pour lui rappeler que, même en ce cas, la mode ne'st plus aux arrangements de famille.
— J'aime beaucoup Marie, ajoutais-je aussitôt. Mais si vous m'en croyez, laissons faire ces jeunes gens. La pire maladresse serait de leur imposer ce que sans doute ils désirent. Toute la vie, à la moindre dispute, ils se jetteraient cet argument à la tête.
Il ne nous restait plus qu'à prendre l'apéritif ensemble : le rôle de père noble est désormais très limité. Moi, je pensais, amusé : voilà donc comment, sans s'être consultées, la Corse et l'Anjou se mélangent. Pas plus qu'un donneur de sang, nous ne pouvons prévoir ce qui sera fait du nôtre, ni quel étranger, à peine connu la veille, deviendra l'autre grand-père… Eh oui, grand-père ! J'y pensais aussi, moins amusé. Une autre génération me repoussait vers le troisième âge. Quand le futur beau-père s'en fut, à demi rassuré, je m'aperçus dans la glace du vestibule et me trouvai fripé.
M. Bioni avait d'ailleurs grand tort de s'alarmer. Aussi sourcilleux envers lui-même qu'à l'égard d'autrui — et ceci, quand il m'horripile, fait passer cela —, un garçon comme Jeannet n'élude pas ses responsabilités : il se précipiterait plutôt dessus, satisfait de satisfaire (comme disait un de ses profs, agacé). Le soir même en rentrant de son travail Jeannet entrait dans mon bureau où Bertille et moi collationnions un article tapé en quatre exemplaires et à sa façon nous annonçait la couleur :