Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
— Elle en remettra deux. Je n'ai pas eu le temps de manger non plus.
Puisqu'elle aime nos malheurs, servons-la chaud. Continuons :
— Personne n'est encore au courant de rien à la maison. Il arrive une sale histoire à Salomé.
— A Salomé ! Comment ça ? s'exclame-t-elle., agrippant mon bras.
— Entrons dans le café. Il fait trop froid pour en parler dehors et avant de rentrer, j'aimerais avoir votre sentiment.
Je pousse la porte. Je l'installe à la terrasse vitrée, face à la Marne, devant un gin-tonic auquel elle ne touchera pas. Je lui raconte tout.
Et ce dont je l'instruis, devient peu de chose auprès de ce qu'elle m'apprend, elle, sans le vouloir.
Je me disais : elle a un faible pour Salomé comme elle en a eu un pour Marcel. Mais comme pour lui ça ne va pas loin ; ça reste à fleur de peau ; ça se mélange au souci de se ménager, sinon une complicité, du moins une complaisance.
Je me disais : ce qui l'attire aussi chez Salomé, c'est ce qu'elle a fini par me faire avouer à son sujet ; c'est une situation qui réjouit en elle ce refus secret, ce mépris d'une famille que sa dictature a par ailleurs exténuée. Je suis loin du compte. Je me suis lourdement trompé. Mme Rezeau essaie en vain de grincer :
— C'est bien ton tour d'avoir des ennuis avec tes enfants !
Mais elle est devenue toute grise et soudain elle suffoque, elle bégaie :
— La pau…vre chérie ! Voilà une… enfant… gâchée.
Elle se remet assez vite et me prend à partie :
— Tu ne pouvais pas faire attention à ses fréquentations ?
Puis comme je parle d'interroger Salomé, elle se rebiffe, elle n'hésite pas à se contredire :
— Elle ne sait sûrement rien. Epargne-lui un choc. Après tout tu supposes, mais tu n'as pas la preuve que Gonzague soit bouclé, ni même coupable. Qu'est-ce que tu gagnerais à brusquer les choses ? Préviens Bertille, ça suffit. Pour le reste faisons le gros dos, attendons.
Se taire, se terrer, rien n'est plus contraire à son tempérament. Elle s'est redressée, mais quoi qu'elle fasse, il lui reste, avec des yeux noyés, un léger tremblement du menton et je suis là contre elle, bien plus agité par cette découverte que par l'autre. Il faut bien se rendre à l'évidence : ma mère est devenue fanatique de Salomé. Comme ça, brusquement. Comme on attrape la malaria. Le monstre froid de mon enfance avait donc du sang chaud pour nourrir enfin cette fièvre ! Mais pourquoi maintenant, pourquoi si tard, pourquoi pas jadis, pour nous, ses véritables enfants ?
XIV
Dans cette maison que j'ai voulu de verre il n'est pas facile, même pour un jour, de se réfugier dans le mystère. Le fait de rentrer avec ma mère m'avait fourni sur l'instant un alibi : sans m'expliquer, je laissai croire que j'étais allé la chercher. Malheureusement, tandis que nous chipotions dans nos assiettes, les enfants ne décollaient pas du vivoir, attendant Gonzague et m'empêchant ainsi de parler à Bertille dont les regards affichaient de l'inquiétude. S'ils se doutaient de quelque chose, au moins pouvaient-ils penser qu'il s'agissait d'ennuis extérieurs à la maison, l'idée que je puisse avoir à leur sujet un secret commun avec leur grand-mère ne les effleurant pas. Mais à trois heures Jeannet, étonné, prit l'I.D. pour aller voir si par hasard Gonzague n'était pas en panne quelque part avec sa Triumph. Il revint presque aussitôt :
— Ça, c'est fort ! dit-il. Le canot à moteur n'est plus là. Gonzague est venu le chercher.
— Sans passer ici ! fit Salomé.
— Ses parents lui ont peut-être demandé de promener des invités de la dernière heure, dit Bertille sans me quitter des yeux.
— Il serait venu s'excuser, dit Salomé.
Nous avions beau, ma mère et moi, afficher un calme désarmant et parler d'autre chose avec application, je me sentais assiégé. Salomé, appelant Lagny, tomba comme moi sur le répondeur. Tous les enfants s'étaient groupés autour d'elle. Je ne pus empêcher Jeannet de se pencher sur l'appareil et de confier à la bande magnétique une énergique protestation :
— Et alors, Gonzague, qu'est-ce que tu fiches ? On danse d'un pied sur J'autre en t'attendant.
— Lâcheur ! cria Blandine, de la même façon.
— Téléphone-moi, chéri, aussitôt que tu es rentré, dit enfin Salomé.
Je respirai : aucun d'eux ne s'était nommé. Consolation naïve, du reste : si nécessaire, un bon inspecteur n'aurait aucune peine à remonter jusqu'à ma fille.
— Qu'est-ce qu'il y a ? me souffla Bertille, profitant de l'intermède.
L'arrêt brusque d'une Fiat, devant la maison, me dispensa de répondre. Sortant de la voiture de sa mère, Marie Bioni — l'amie de Jeannet — traversait le jardin en courant, escaladait le perron en deux enjambées, poussait la porte :
— Tu parles d'un scandale ! dit-elle, tandis que Jeannet, l'enlevant par-dessous les bras, la hissait à bonne hauteur pour l'embrasser.
Avec son mètre cinquante et ce bout de visage noyé dans une mer de cheveux, elle est appétissante, Marie. Ce grand gaillard de Jeannet a du goût pour les miniatures, mais celle-ci, après une dizaine d'autres, tient le coup depuis deux ans. Inspecteur de l'enregistrement à Lagny, célèbre dans le coin pour la férocité de ses relèvements, toujours assaisonnée du même refrain : « Ce n'est pas ma faute si l'Etat est un grand maltôtier », son redoutable père file assez doux devant sa fille pour tolérer, malgré des principes corses, ce qu'il qualifie de « liaison préalable ». Mais, que ce ne soit pas la première, Marie ne l'a jamais caché. Elle a même pour parler de ses flirts précédents une aisance dans l'aveu typique de sa génération (dans l'aveu, non, puisque pour elle il n'y a pas faute… Disons : dans la franchise). J'ai beau y être désormais habitué, elle me coupe encore le souffle, par moments : surtout quand je vois sourire Jeannet, point jaloux, plutôt flatté de détenir une fille libre, ni sotte ni coûteuse (je veux dire sachant comme un garçon dépenser l'argent de papa) et totalement dénuée du vieux talent féminin pour les phrases et les embarras.
Pour l'instant la jeune personne, remise sur ses pieds, s'inquiétait en regardant Salomé :
— Vraiment, tu ne sais pas ? Gonzague…
— Quoi, Gonzague ? dit Salomé d'une voix tout de suite altérée.
Elles peuvent bien, nos filles, commencer par où finissaient leurs grand-mères ! Que les sens allument les sentiments ou l'inverse, le résultat est le même : chacune se tourmente aussi vite.
— Qui se serait douté ? reprit Marie, accrochée au veston de Jeannet. Gonzague a été cueilli ce matin à onze heures chez lui. La bonne avait congé et ses parents sont partis en week-end dans leur fermette du Loiret. J'ai vu les flics sauter le mur.
Il faut dire que Marie habite dans la même rue : c'est précisément chez elle que mon équipe a connu Gonzague.
— Vas-y, dis tout ! fit Salomé, très raide.
— Ils ont fouillé toute la maison, continua Marie. D'après ce qu'on dit ils en voulaient surtout à un type qui a été plus vif qu'eux et que des voisins ont vu filer par le fond du jardin. Gonzague, lui, dormait. Les flics l'ont emmené, menottes aux poignets.
— Mais enfin pourquoi ? gémit Salomé.
Le ton me rassura : elle n'était au courant de rien. Chacun écoutait, figé, stupéfait : sauf ma mère et Bertille qui, insensiblement, se rapprochaient de la petite, se glissaient derrière elle.
— C'est une histoire d'herbe, dit Marie. Papa a des amis au commissariat, il a pu se renseigner. Le cerveau serait le fuyard et Gonzague un comparse. La police surveillait depuis trois mois une filière d'étudiants qui ravitaille les hippies et les universités. En fait elle a raté son coup : elle n'a saisi que cinq paquets de fausses Gauloises dans un tiroir de commode. Elle pensait trouver beaucoup mieux.