Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Arnaud et Damien se voyaient fréquemment, évoquant le temps où ils étaient étudiants, débattant sur les avantages et les pièges des récents progrès en criminalistique, échangeant leurs opinions.
Les deux hommes s’installèrent dans un salon privé qui n’était pas encore décoré, dont la fenêtre donnait sur le boulevard. Un chat de gouttière, baptisé Jung, occupait un sofa devant une cheminée sans feu.
— Pourquoi l’avoir appelée Jung, cette pauvre bête ? Et pourquoi pas Freud ou Lacan ? interrogea Damien d’humeur narquoise.
— J’ai un faible pour les parias, dit le psy. On ne s’intéresse guère aux passionnants travaux de Jung à l’université, on ne jure que par Freud ou Lacan, j’ai pensé que ça ferait plaisir à Jung si j’appelais mon chat comme lui.
En conversant, ils suivaient les allées et venues des véhicules et des badauds à travers la haute fenêtre. Une activité intense succédait au répit habituel du 25 décembre, on attaquait la deuxième vague de provisions de bouche pour le réveillon de la Saint-Sylvestre.
Benavent avait une prédilection pour le mobilier d’avant-garde et les deux amis se faisaient face, assis sur des chaises difformes dont le dossier évoquait les courbes d’une guitare. Le psy écoutait son ami avec intérêt, gribouillait une feuille de papier sur le coin d’une table verre et acier, hochait la tête en frottant ses joues mal rasées de sa main libre.
— Je ne comprends pas, Damien, quels sont les indices qui te poussent à penser que vous avez affaire à un seul et même tueur.
— Intuition personnelle.
— Ah ! dans ce cas ! Une intuition est souvent stimulée par une observation inconsciente non dénuée d’intérêt.
Si Ughetti avait appris que l’un de ses hommes fréquentait un psy, lui dévoilant, qui plus est, les dessous d’une enquête, sa fureur eût été de l’ordre du cataclysme. Quelques jours plus tôt, le commissaire avait bondi en découvrant un article de Benavent, dans la revue de l’Amicale de la police, sur les caractéristiques sociales des meurtriers et la nécessité criante de faire coopérer policiers et psychologues. Escoffier s’était bien caché de dévoiler que l’auteur de l’article était un ami personnel.
Le psy tendit une bière à son ami flic.
— C’est le mode opératoire qui t’inquiète ? demanda-t-il.
— Oui, et le dessin, répondit Escoffier.
— Il existe une indéniable sophistication dans le procédé. Vous n’avez vraiment aucune piste ?
— Aucune. Ughetti a déployé deux équipes sur le terrain, soit au total une quinzaine d’hommes, et, pour le moment, on ne peut pas dire que nous progressons.
— C’est aux flics de déterminer s’il y a un ou plusieurs tueurs, moi je suis incompétent en la matière, dit Arnaud Benavent. En ce qui concerne la psychologie du criminel, je peux peut-être émettre un avis.
— Je t’écoute.
— Il tue, il tranche les veines de ses victimes, prend le temps de dessiner un symbole énigmatique près des cadavres, pour moi, c’est un obsédé du rituel, un pervers. La mutilation est une manière de déshumaniser la victime. Il a commis deux meurtres l’un après l’autre, comme s’il était entré en phase de décompensation, il récidivera. Quand ? Nul ne peut le dire. Il a tout à fait le profil d’un malade qui vient de basculer dans le crime, il ne s’arrêtera pas là. Ce qui est terrifiant chez les tueurs en série c’est qu’ils ont l’air tout à fait normaux, ce sont de braves types dans la vie de tous les jours. On aimerait qu’il y ait un lien entre l’apparence d’un type et l’horreur de l’acte qu’il commet, mais il faut admettre qu’il n’y en a pas bien souvent.
— Tu vas trop vite. Pour l’instant, nous tentons de comprendre quel point commun peut bien exister entre le SDF et l’éditrice.
— Il n’y en a peut-être aucun. S’il est psychotique, il peut tuer gratuitement, par pulsion.
— Nous sommes certains que Nadine Pascoli le connaissait. Elle lui a ouvert la porte elle-même, il n’y a pas eu lutte dans l’appartement, et aucun objet n’a été subtilisé selon toutes apparences. D’ailleurs, cette éditrice nous donne un travail fou, elle avait une vie compliquée et nous sommes obligés de suivre une multitude de pistes, probablement mauvaises, mais que nous devons vérifier scrupuleusement néanmoins.
— Votre gars mélange les genres, il est à la fois méthodique et désorganisé. C’est un petit malin, il agit comme s’il voulait exprimer quelque chose à travers ses actes horribles et manipuler les enquêteurs…
La soirée se prolongeait. Le chat de gouttière n’avait pas bougé d’un millimètre sur le sofa bleu roi, insensible aux problèmes soulevés par son maître. Damien avala une deuxième bière et Arnaud enfourna une pizza surgelée à grand renfort de bruit.
Même s’ils se vantaient d’avoir choisi le célibat comme mode de vie, les deux hommes ne le vivaient pas de la même manière. Pour Escoffier, il s’était imposé un jour de janvier, quand une partie de lui-même s’était enfouie sous terre avec Cécile. Le chagrin n’avait pas marqué son jeune visage mais il avait fait prématurément vieillir le regard qu’il portait sur l’existence. Son ami Arnaud le comparait souvent à Orphée en quête d’Eurydice, au fond de l’Hadès, et si la représentation poétique le touchait, Damien savait qu’elle n’était pas dénuée de sens. Mais existe-il un moteur assez puissant pour sortir un être de l’Hadès quand il s’y sent bien ? Au fil des ans, il avait accepté de vivre ainsi, à moitié seulement, et il parvenait à donner le change partout où il allait, sans se rendre compte qu’au fur et à mesure, imperceptiblement, il se déshumanisait, se refroidissait, se roidissait. Peu de choses l’atteignaient encore. Les femmes passaient dans sa vie ; il ne se souvenait ni de leur visage ni du timbre de leur voix. Le psy ne désespérait pas de ramener un jour son ami à la vie.
Benavent, lui, était entré en célibat, après une carrière brève et désastreuse dans le mariage qui lui laissait un fils dont il avait la charge une quinzaine sur deux. Il appartenait au groupe des familles dites monoparentales, trouvait à sa situation beaucoup d’avantages, et, au fond, assez peu d’inconvénients.
— Parle-moi de Marinne, cria-t-il de la cuisine. Est-elle au courant pour les dernières affaires ?
Le visage d’Escoffier se rembrunit.
— Elle l’est forcément, toute la presse en parle, mais tu connais Marinne. Je ne sais pas ce que son maître taoïste lui a enseigné à Pékin, elle a tellement changé.
Arnaud revint sur ses pas, les bras chargés de vaisselle.
— En quoi cela te gêne-t-il ?
— C’est le non-dit, le mutisme qui me gênent. Elle occulte un pan entier de notre existence, nous ne parlons jamais du passé, ne prononçons jamais le nom de Cécile. C’est comme s’il y avait un trou béant dans nos vies. Elle se protège, sans doute, mais je n’en peux plus.