Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
— J’ai planché sur les deux correcteurs, tous les deux diplômés de lettres modernes. Voilà ce que j’ai découvert : le premier, Bruno Nguyen, est le petit ami de Peter Wagner, le propriétaire de la galerie, mais il lui est arrivé de satisfaire aussi son employeur, Nadine Pascoli. Il marche à voile et à vapeur, si vous voyez ce que je veux dire.
Bauer gloussa et le procédurier, qui détestait toute forme de vulgarité, le rabroua sans ménagement.
— Le second, continua Chupin, Adrien Chazaud, était le petit ami attitré de l’éditrice, il est très affecté par ce qui est arrivé. Tous les deux ont des alibis en béton : Nguyen était aux côtés de Wagner pendant le vernissage, tout l’après-midi, ensuite il a réveillonné avec le galeriste chez des amis, une quinzaine de personnes peuvent en témoigner. Quant à Chazaud, il était en vacances chez sa sœur à Montpellier depuis une semaine. Le 24 décembre, il était sur l’autoroute entre Montpellier et Paris, dans la voiture de sa sœur. Ils sont arrivés à Paris vers 19 heures. À moins de prendre une fusée pour effectuer un aller- retour entre 17 heures et 18 heures, je ne vois pas comment il aurait pu étrangler sa maîtresse.
— Il faut vérifier ses alibis, dit Arrosteguy, interroger sa sœur, lui demander ses justificatifs de carte bleue et c’est toi qui vas t’y coller, Chupin !
— La concierge n’avait pas tout à fait tort, dit celui-ci, quand elle prétendait que l’éditrice s’envoyait en l’air avec ses écrivains. Elle s’était calmée depuis quelques mois, d’après ce que j’ai compris. Pour les soirées « épicées », elle ne pratiquait plus depuis le même laps de temps.
— C’est bien joli tout ça, et très croustillant, mais on n’avance pas beaucoup, maugréa le procédurier.
17
De son côté, Escoffier se concentrait sur la tête à Toto. La petite figure stylisée exerçait une fascination exaspérante sur son système nerveux, qui tournait à l’obsession. Il marchait et croyait voir se profiler le visage énigmatique sous ses pas. Selon l’expression du procédurier, il fallait remonter le fil, et le fil invariablement menait à cette esquisse : sur le mur de l’appartement d’une éditrice, près du corps d’un SDF, sur le mur de la chambre de Cécile, huit ans plus tôt. Pour des raisons personnelles, Escoffier était encore le seul à fixer son attention sur le dessin. Personne d’autre que lui n’avait envie de s’attarder sur un croquis de gamin, comme si la criminalité était une affaire d’adultes beaucoup trop grave pour y introduire un dessin de gosse. Le capitaine Escoffier en était arrivé à la conclusion que si la signification du croquis ne lui donnait pas l’identité de l’assassin, cela l’aiderait à comprendre quelque chose. Quoi exactement, il l’ignorait encore.
— Le tueur procède selon un rituel inconnu, avait-il exposé au chef de groupe, l’esquisse doit revêtir une signification forte pour lui, cela mériterait que nous nous y attardions.
Pichot avait rétorqué de manière tranchante :
— Laisse tomber, Damien, ne perds pas ton temps avec ces grigris.
Par acquit de conscience, le commandant avait diligenté Chupin une seconde fois à Fleury-Mérogis, pour glaner quelques explications auprès d’Olivier Martin au sujet du dessin. Comme la première fois, Chupin s’acquitta dignement de sa mission, mais il revint bredouille.
— Il n’y a rien à faire, dit-il, ce type est barge. Il ne se souvient même plus de ce qu’il a fait. Impossible de tenir une conversation normale avec un gars comme lui.
Huit années avaient passé ; Olivier Martin semblait avoir perdu la raison ; il se montrait incapable de répondre de manière cohérente aux interrogations d’un officier de police. On était au point mort.
— Ça n’était pas une bonne piste, de toute façon, avait conclu Pichot.
Damien Escoffier se souvenait que le jeune Martin s’était vanté d’avoir été initié par des féticheurs, au cours de son procès. Le capitaine était déterminé à mener seul son enquête dans l’univers des « grigris » pendant ses jours de repos. Comme il était impensable d’annoncer à ses collègues qu’il comptait se mettre en quête d’un féticheur sans essuyer une salve de vexations, il n’en avait parlé à personne. « Pourquoi pas Nostradamus, pendant qu’on y est ! » eût ricané le commissaire. « Pas dans notre culture, tu perds ton temps, Damien ! » eût déclaré Pichot.
Il arpentait le quartier de Château-Rouge, connu pour ses spécialistes en divination et ses marabouts. Château-Rouge posait problème au commissaire adjoint, Euranie Frossard : une multitude de vendeurs à la sauvette ne narguaient-ils pas, par leur seule présence, les fonctionnaires sous ses ordres ?
Samedi, jour de marché. Escoffier se frayait un chemin dans la foule de badauds, à la recherche du féticheur idéal. Il lui fallait un homme à la fois initié et raisonnable et il n’avait aucune idée sur la façon dont il allait s’y prendre.
Au cours de sa jeunesse africaine, il avait perçu un monde envoûtant derrière ce que sa mère appelait craintivement de la sorcellerie, mais il n’avait jamais eu la curiosité d’approfondir la question. Son sens critique oscillait entre raison et fascination.
Autour de lui, des boutiques proposaient des produits africains et antillais : gombos, manioc, piments, mais aussi poisson capitaine, beurre de karité et poudres du désir. On le regardait avec insistance. Il devait puer le flic à un kilomètre, à en croire les regards que lui lançaient les mamas et les hommes en boubou. Derrière son étal de patates douces, un adolescent accepta de le renseigner.
— Un féticheur, bon… C’est pas ici que tu vas trouver ça, affirma le gamin, sûr de lui.
— Tu connais quelqu’un qui pourrait me renseigner, quelqu’un qui ne baratine pas ?
Le garçon réfléchit un long moment, en regardant autour de lui.
— Tu devrais te rendre à Montreuil. Je sais qu’il y a quelqu’un de bien là-bas, mais je peux pas dire son nom.
Une sensation de malaise envahit l’officier de police en entendant ces mots, l’assassin de Cécile vivait lui aussi à Montreuil.
— Tu as une adresse ? demanda-t-il.
— Non, je ne peux pas te dire, tu dois demander sur place.
— Bien, je me débrouillerai.
— Qu’est-ce que tu cherches exactement ? On t’a emboukané ?
— Pardon ?
— Quelqu’un t’a marabouté ?
Amusé, Escoffier hésita avant de répondre. Il n’avait jamais songé à cette éventualité, un horizon nouveau s’ouvrait devant lui.
— J’ai peut-être été marabouté, en effet, dit-il sur le ton de la plaisanterie.
L’enfant regarda avec insistance le capitaine qui lui répondit par un sourire dépité.
— En fait, il s’agit d’un dessin, reprit Escoffier. Je pense qu’il représente un symbole utilisé par des féticheurs et j’aimerais simplement en comprendre le sens.
Le garçon voulait manifestement lui rendre service, car il cogitait. Une lueur brilla bientôt dans ses yeux.
— Pourquoi tu ne vas pas aux Puces ? Il y a des gens qui pourront t’expliquer là-bas. C’est pas un féticheur qu’il te faut, mais quelqu’un qui comprend les symboles et je sais qu’il y a des gens qui s’y connaissent, là-haut.
— L’idée n’est pas mauvaise, merci encore pour ton aide, mon garçon.
Se sentant épié, Escoffier marcha jusqu’à son véhicule sans se retourner.
Accueil similaire sur le marché Vernaison où fleurit le commerce des antiquaires. Les marchands d’art repèrent à distance les rôdeurs qui ne sont pas là pour dégoter la bonne occasion, mais pour fouiner dans leurs affaires. Escoffier, avec son sac à dos et son air distrait, n’avait rien d’un collectionneur ou d’un amateur éclairé. Au milieu de quelques touristes américains et anglais, il faisait de son mieux pour se fondre dans l’atmosphère, cherchant en vain un marchand d’art africain. Il voyait bien sur certains stands, ça et là, un masque africain mais on sentait que l’objet se trouvait là par hasard, et que le vendeur était spécialisé dans tout autre chose : la vaisselle, les meubles art déco, les estampes ou le mobilier ancien. Du fond d’un cul-de-sac, la plainte d’un accordéon attira son attention ; la musique émanait du restaurant Chez Louisette dont la salle était bondée d’habitués et de curieux, attirés par la « couleur locale ». Il était sur le point d’abandonner, quand ses yeux tombèrent sur une enseigne : Le Gondwana, Arts ethniques. Un type à l’allure dégingandée était installé sur une chaise de camping devant le stand. Spartiates aux pieds, cigare à la main, il regarda Escoffier venir à lui, sans broncher. On ne pouvait pas dire si c’était la fréquentation des gens ou celle des choses qui donnait à M. Paul cet air d’être revenu de tout.