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Peur sur Montmartre

Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:

Le 18e arrondissement de Paris est le théâtre de crimes inexpliqués. La signature du tueur, comme un dessin d'enfant, laisse les enquêteurs perplexes. Quand des féticheurs s'en mêlent, la panique est à son comble.
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
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Le psy fixa son ami avant de renchérir, les bras toujours chargés.

— As-tu jamais pensé que c’était toi, Damien Escoffier, qu’elle protégeait peut-être ?

— Qu’entends-tu par là ?

— Je me demande lequel de vous deux protège l’autre, à bien y réfléchir.

— C’est-à-dire ?

— Que son mutisme est peut-être le tien, tout simplement.

Le coup avait porté. À la seconde où Arnaud Benavent avait prononcé ces paroles, Escoffier en avait saisi la rigoureuse justesse. Il venait de comprendre le fonctionnement de sa sœur. Marinne savait que la disparition de Cécile avait laissé une blessure si profonde chez son frère qu’elle n’évoquait jamais les événements du passé de crainte de le faire souffrir. C’était évident, limpide, lumineux.

Après le dîner, Escoffier quitta l’immeuble du boulevard Raspail, persuadé qu’il était le dernier des imbéciles. Secoué par des tremblements sur son VTT, il évita plusieurs véhicules de justesse avant d’atteindre la place Maubert.

16

Le corps nu de l’éditrice gisait sur la table d’autopsie et le capitaine Arrosteguy accusait le coup. C’était sa deuxième autopsie en quatre jours. Il en avait vu d’autres, mais après des années de fréquentation, l’institut médico-légal lui sortait par les yeux. Il attendait avec impatience son changement de grade pour ne plus avoir à y mettre les pieds.

Cet immense sarcophage, placé au centre d’une ville réputée pour sa beauté, avait quelque chose d’insolite, ça ressemblait à une plaie gangreneuse sur le visage d’une princesse. Autour du bâtiment austère en meulières et briques rouges, diverses voies de circulation se lovaient comme des anacondas, dotant le lieu d’un caractère étrange : la voie sur berge, la Seine, le quai de la Rapée et surtout le viaduc d’Austerlitz avec son rail de métro semblaient prendre le bâtiment à la gorge.

Dès l’entrée, le procédurier avait éprouvé une sensation de gêne respiratoire dont il connaissait l’origine. Depuis le décès de sa sœur aînée, il ne supportait plus l’odeur de la mort qui se glissait sous la porte métallique noire, dans les interstices des fenêtres à barreaux, se plaquait sur vos vêtements et dans vos narines, s’ingéniant à se rendre inoubliable.

Cette fois, Darmon était secondé par un étudiant qui ne cillait pas devant la dépouille mortelle, pas un muscle ne frémissant sur son visage, tandis que le légiste examinait le corps en commentant :

— On meurt comme on a vécu, il faut faire parler le cadavre au maximum.

Faire parler un macchabée, il en a de bonnes, ce Darmon ! pensait le procédurier.

— Nous avons des traces d’appui sur la gorge, côté droit, poursuivit le médecin, et de la matière sous les ongles. Le meurtre ne peut pas avoir été commis par une femme, de toute évidence, dit-il en regardant le procédurier. L’assassin a travaillé vite et bien, en déployant une force incroyable.

Arrosteguy se concentrait désespérément sur la prise de notes afin d’échapper au vertige qui montait sournoisement dans sa poitrine. Une lutte sans merci s’engagea entre son cerveau et son corps.

— Hématome profond, côté gauche. Strangulation par pression sur la gorge avec asphyxie, suffocation et arrêt cardiaque. Le visage est cyanosé. L’os hyoïde doit présenter une fêlure, nous ferons une radio. L’assassin a utilisé des gants. Les veines ont été entaillées proprement à l’aide d’un outil bien tranchant, un couteau de cuisine ou quelque chose dans le genre.

L’étudiant n’en était pas à sa première expérience, il épousait déjà l’attitude du médecin sachant mettre une distance entre la Faucheuse et lui. Le procédurier aussi connaissait bien le truc : il fallait se concentrer sur l’examen à tout prix, ne pas penser au vivant, ne pas imaginer une seconde que le corps qui se tenait là, devant soi, était encore habité par le souffle de la vie quelques jours plus tôt, ne tolérer aucune relation entre cette chose inerte et la vie, n’y voir aucun mystère, s’en tenir à la matière, à la matière seulement ; il ne fallait pas laisser son imagination partir dans tous les sens. Aujourd’hui, l’exercice lui paraissait insurmontable parce que la femme qui se tenait devant eux devait avoir l’âge de sa sœur défunte, à laquelle elle ressemblait étrangement.

— On dirait que ça ne va pas, s’inquiéta Darmon en levant les yeux sur lui.

— Si, si, tout va bien.

Aidé de son assistant, le légiste retourna le corps pour procéder à l’examen des crevées et des lividités. Arrosteguy s’acharna sur son stylo, rédigeant de longues phrases qui n’avaient plus aucun rapport avec l’autopsie, griffonnant des symboles incompréhensibles.

— Te voilà bien studieux, lança le médecin. Laisse tomber, ça ira bien comme ça. Ce qui t’intéresse, je pense, c’est l’heure du décès : la mort remonte bien au 24 décembre, vers 18 heures, je te ferai suivre le rapport.

Le procédurier voulut protester mais pas un son ne franchit ses lèvres. Un regard reconnaissant fut la seule manifestation physique qu’il put encore contrôler avant de quitter les lieux. Dehors, à la première bouffée d’air pur, c’est l’image d’un Dante sorti de l’enfer qui lui vint à l’esprit. Il fit quelques pas le long du canal Saint-Martin avant de rejoindre la brigade où la rédaction de ses procès- verbaux lui paraissait un exercice rassurant.

Dans l’après-midi, un fax de France Télécom tomba à la brigade : le message stipulait que l’appel téléphonique, reçu par Mme Pascoli à la galerie le 24 décembre, émanait d’une cabine téléphonique. La communication avait duré exactement une minute et dix secondes. On avait ajouté, au stylo, qu’un compte-rendu suivait, reprenant les appels téléphoniques reçus ou émis par Mme Pascoli depuis un mois sur son fixe.

Pas de numéro privé, pas de portable, une cabine téléphonique, évidemment. Ce salaud va nous donner un mal de chien ! pensa Arrosteguy.

Il croisa Bauer dans le couloir, en partance pour le quai de Gesvres, sur la rive droite.

— Où cours-tu comme ça, Bauer ? demanda-t-il.

— Je vais vérifier l’emploi du temps du bouquiniste, le 24 décembre. Il travaille sur les quais, près de l’Hôtel de ville, je m’y rends à pied.

— Je t’accompagne, fit Arrosteguy, j’ai besoin de prendre l’air.

Gérard Sentenac n’avait toujours pas ouvert sa caisse. Les deux policiers interrogèrent les bouquinistes qui occupaient des emplacements voisins ; c’est ainsi qu’ils apprirent qu’en dessous de zéro Sentenac ne travaillait jamais, et la température était franchement négative. Quand ils tentèrent d’en savoir davantage, les bouquinistes se montrèrent récalcitrants et ils n’obtinrent rien de plus. Sur le chemin du retour, Arrosteguy donnait son impression :

— Tu vois, Bauer, les bouquinistes forment vraiment une espèce à part, c’est pour ça qu’ils disparaîtront, un jour. Ils ne s’adapteront jamais à la société nouvelle. Ces gens-là viennent d’une autre planète. Tu peux imaginer Paris sans les boîtes des bouquinistes, toi ? Moi, non ! C’est vrai, sans eux les quais ne ressembleraient à rien !

À leur retour, le lieutenant Chupin rédigeait un rapport. Il leva les yeux vers les deux hommes, l’air goguenard.

— Cette éditrice, c’était une chaude, dit-il. Elle avait une sacrée santé !

— Ah oui ! fit Bauer, l’œil salace.

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