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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— Je vous en supplie…

— Vous me suppliez ? Allons donc ! Et si moi, je vous suppliais ? Je vous en supplie, colonel, épargnez mon domaine !

— C’est impossible. Mais, vraiment, je vous en supplie, retirez-vous et épargnez votre vie et celle des vôtres.

— Que voudriez-vous que je fasse, me traîner sur cette route jusqu’à la côte et vivre dans quelque masure sordide à Alaisor ou à Bailemoona ? Être serveur dans une auberge, balayer les rues ou étriller les montures dans une écurie ? Cette maison est mon foyer. Je préférerais mourir ici demain en dix secondes que vivre mille ans dans un lâche exil. Kattikawn se dirigea vers la fenêtre.

— La nuit tombe, colonel, reprit-il. Voulez-vous être mon hôte à dîner ?

— Je regrette, mais je ne peux pas rester.

— Est-ce que cette discussion vous ennuie ? Nous pouvons parler d’autre chose. Je préférerais.

Eremoil saisit la grosse patte de son interlocuteur.

— J’ai des obligations au quartier général. C’eût été un immense plaisir d’accepter votre hospitalité. J’aurais aimé que cela fût possible. Me pardonnerez-vous de décliner votre invitation ?

— Cela me peine de vous voir partir sans vous être restauré. Allez-vous voir lord Stiamot ?

Eremoil ne répondit pas.

— Je vous demanderais de m’obtenir une audience, dit Kattikawn.

— C’est impossible, et cela ne servirait à rien. Je vous en prie, partez d’ici ce soir. Dînons ensemble, puis abandonnez votre domaine.

— Je suis ici chez moi, et j’y reste, dit Kattikawn. Je vous souhaite bonne chance, colonel, et une vie longue et heureuse. Et je vous remercie pour cette conversation.

Il ferma les yeux quelques instants et inclina la tête : un léger salut, un congédiement délicat. Eremoil se dirigea vers la porte donnant dans la grande entrée.

— L’autre officier, dit Kattikawn, croyait pouvoir m’arracher de force d’ici. Vous avez eu plus de bon sens, et je vous en félicite. Adieu, colonel Eremoil.

Eremoil chercha des paroles de circonstance, n’en trouva pas et prit le parti de faire un salut. Les gardes de Kattikawn le reconduisirent à l’entrée de la gorge où le chauffeur d’Eremoil et l’estafette attendaient en jouant aux dés à côté du flotteur. Ils se mirent au garde-à-vous en voyant Eremoil, mais il leur fit signe d’abandonner la position. Il tourna les yeux vers l’est, vers les grandes montagnes qui s’élevaient de l’autre côté de la vallée. Sous ces latitudes septentrionales, par cette nuit d’été, le ciel était encore clair, même à l’orient, et la lourde masse du pic Zygnor se détachait à l’horizon comme une muraille noire sur le fond gris pâle du ciel. Au sud se trouvait son jumeau, le Mont Haimon, où le Coronal avait établi son quartier général. Eremoil étudia pendant quelque temps les deux puissants pics, les contreforts qu’ils dominaient, la colonne de feu et de fumée qui s’élevait de l’autre côté et les lunes qui faisaient leur apparition dans le ciel ; puis il secoua la tête, se retourna et porta son regard vers le manoir d’Aibil Kattikawn qui disparaissait dans l’obscurité du crépuscule finissant. Durant son ascension dans les rangs de l’armée, Eremoil avait fait la connaissance de ducs, de princes et de beaucoup d’autres notabilités qu’un simple ingénieur des travaux publics n’a guère l’occasion de rencontrer dans sa vie privée et il avait fréquenté le Coronal en personne et le petit cercle de ses intimes et de ses conseillers ; mais il ne pensait jamais avoir rencontré quelqu’un qui ressemblât à ce Kattikawn, soit l’homme le plus noble, soit le plus malavisé de la planète et peut-être les deux.

— Allons-y, dit-il au chauffeur. Prenez la route du Haimon.

— Du Haimon, mon colonel ?

— Pour aller voir le Coronal, oui. Pourrez-vous y arriver avant minuit ?

La route menant au pic méridional ressemblait beaucoup à celle du Zygnor mais en plus escarpée et en moins bien pavée. Dans l’obscurité ses tours et ses détours auraient probablement été dangereux à la vitesse à laquelle allait le chauffeur d’Eremoil, une femme de Stoien, mais la lueur rougeoyante de l’incendie éclairait la vallée et les contreforts et réduisait grandement les risques. Eremoil n’ouvrit pas la bouche durant le long trajet. Il n’y avait rien à dire : comment le chauffeur ou la jeune estafette auraient-ils pu comprendre la nature d’Aibil Kattikawn ? Eremoil lui-même, lorsqu’il avait appris que l’un des fermiers locaux refusait d’abandonner sa terre, s’était mépris sur cette nature, s’imaginant qu’il s’agissait de quelque vieux fou borné, de quelque fanatique entêté, aveugle aux réalités du péril qu’il courait. Kattikawn était certainement entêté et on pouvait peut-être le considérer comme un fanatique, mais aucun des autres qualificatifs ne lui convenait, pas même celui de fou, bien que sa philosophie pût paraître folle à ceux qui, tel Eremoil, vivaient selon des codes différents.

Il se demanda ce qu’il allait dire à lord Stiamot.

Il ne servait à rien de le préparer ; les mots viendraient d’eux-mêmes ou ils ne viendraient pas. Au bout d’un certain temps, il glissa dans une sorte de demi-sommeil, l’esprit lucide mais figé, ne songeant à rien, ne calculant rien. Le flotteur, remontant légèrement et rapidement la route qui donnait le tournis, sortit de la vallée et s’enfonça dans un paysage déchiqueté. À minuit, il était encore sur les premières pentes du Mont Haimon, mais cela n’avait pas d’importance : il était bien connu que le Coronal se couchait tard, et souvent ne dormait pas du tout. Eremoil ne doutait pas qu’il fût visible.

Quelque part sur les dernières pentes du Haimon il s’enfonça sans s’en rendre compte dans un vrai sommeil et il fut surpris et embarrassé quand l’estafette le secoua doucement pour le réveiller.

— Nous sommes au camp de lord Stiamot, mon colonel.

Clignant des yeux, désorienté, Eremoil s’aperçut qu’il était encore appuyé sur son séant, les jambes ankylosées, le dos raide. Les lunes étaient montées dans le ciel et la nuit était devenue noire, à l’exception des fantastiques rougeoiements qui la déchiraient au couchant. Eremoil descendit maladroitement du flotteur. Même en plein milieu de la nuit le camp du Coronal était un lieu animé avec des messagers courant en tous sens et des lumières brillant dans de nombreux bâtiments. Un adjudant-major apparut, reconnut Eremoil et lui fit un salut excessivement cérémonieux.

— Votre visite est une surprise, colonel Eremoil !

— Pour moi aussi, vous dirais-je. Lord Stiamot est-il au camp ?

— Le Coronal participe à une réunion d’état-major. Vous attend-il, mon colonel ?

— Non, répondit Eremoil. Mais je dois lui parler.

Cela ne parut pas troubler l’adjudant-major. Des réunions d’état-major au milieu de la nuit, des commandants de région débarquant à l’improviste et demandant un entretien… eh bien, pourquoi pas ? On était en guerre et le protocole était improvisé au jour le jour. Eremoil suivit l’officier à travers le camp jusqu’à une tente octogonale portant l’emblème du Coronal, la constellation. Un cordon de gardes l’entourait, aussi rébarbatifs et l’air aussi dévoué que ceux qui tenaient l’entrée de la gorge de Kattikawn. Il y avait eu quatre attentats contre lord Stiamot depuis dix-huit mois – tous l’œuvre de Métamorphes, tous déjoués. Dans l’histoire de Majipoor, aucun Coronal n’avait jamais péri de mort violente, mais avant celui-ci, aucun n’avait fait la guerre.

L’adjudant-major discuta avec le commandant de la garde ; Eremoil se trouva soudain au centre d’un groupe d’hommes armés, des lumières irritantes l’aveuglant et des doigts s’enfonçant douloureusement dans ses bras. Pendant quelques instants, cette attaque le laissa tout interdit. Mais il retrouva vite son assurance.

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