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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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— Et voilà ! tu es au cœur du problème ; et cependant, malgré toute la perspicacité dont tu fais preuve, tu es dans l’erreur. Ce ne sont pas savoir et sagesse que nous avons perdus : c’est le pouvoir. Études et recherches se sont poursuivies sans interruption, mais une fois que l’homme eut appris tout ce qui était nécessaire pour la maîtrise de l’univers, les forces du monde étaient épuisées. Nous ne survivons maintenant que d’une façon précaire, sur les ruines laissées par nos prédécesseurs. Et pour quelques privilégiés qui fendent les airs dans leur atmoptère, parcourant plus de dix mille lieues en une seule journée, combien de gens rampent péniblement à la surface de Teur, incapables de rejoindre l’horizon avant que l’occident n’ait basculé pour cacher le soleil ! Tu as parlé il y a un instant de mettre échec et mat cet Autarque sot et inefficace. Imagine donc maintenant qu’il se trouve deux autarques : deux grands pouvoirs s’affrontant pour l’emporter l’un sur l’autre. Les blancs cherchent à maintenir les choses dans leur état actuel, et les noirs à lancer l’homme à nouveau sur la voie des conquêtes. C’est par hasard que j’ai appelé ces derniers les noirs, mais il n’est pas inutile de se rappeler que c’est de nuit que nous voyons le mieux les étoiles ; elles sont terriblement lointaines, et presque invisibles dans la lumière rouge du jour. Et maintenant, de ces deux puissances, laquelle aimerais-tu servir ? »

Le vent agitait le sommet des branches, et on aurait dit que tout le monde autour de la table s’était tu pour écouter Vodalus et savoir ce que j’allais répondre. « Les noirs, bien entendu, dis-je.

— Parfait ! Mais tu es un homme de bon sens, et comme tel, tu dois comprendre que le chemin de cette reconquête ne sera pas facile. Ceux qui ont choisi l’immobilisme n’ont qu’à rester assis et entretenir éternellement leurs scrupules. Nous, nous devons tout faire ; nous devons tout oser ! »

Les autres convives avaient recommencé de parler et de manger. Je baissai la voix de façon à n’être entendu que de Vodalus. « Sieur, il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit. Je ne peux vous le cacher plus longtemps, de crainte de perdre votre confiance. »

Il était plus habile que moi pour l’intrigue, et se tourna vers son assiette, avant de me répondre en faisant semblant de manger. « Qu’est-ce que c’est ? Vas-y, dis-le.

— Sieur, je détiens une relique, cette chose que l’on appelle la Griffe du Conciliateur. »

Il était en train de mordre dans une cuisse de volaille au moment où je parlai. Je le vis s’arrêter un instant. Puis il tourna les yeux vers moi, mais sans bouger la tête.

« Voulez-vous la voir, Sieur ? C’est un très bel objet ; je le cache dans le haut de ma botte.

— Non, murmura-t-il. Enfin, oui, peut-être, mais pas ici… Et puis non, il vaut mieux que je ne la voie pas.

— À qui donc dois-je la donner, dans ce cas ? »

Vodalus finit de mastiquer sa bouchée et l’avala. « J’ai entendu dire par des amis que j’ai à Nessus qu’elle avait disparu. C’est donc toi qui l’as. Tu dois la conserver jusqu’à ce que tu puisses en disposer convenablement. Ne cherche pas à la vendre : on l’identifierait immédiatement. Cache-la quelque part. S’il le faut, enterre-la dans un trou.

— Mais, Sieur, elle a sûrement une très grande valeur ?

— Elle n’a pas de prix, ce qui veut dire aussi qu’elle ne vaut rien. Toi et moi sommes hommes de bon sens. » Sous le calme apparent de ses paroles, je sentais une pointe d’inquiétude. « Vois-tu, la canaille pense qu’elle est sacrée, que c’est une chose capable de toutes les merveilles. Si elle tombait entre mes mains, ils me prendraient tous pour un iconoclaste, un ennemi du Théologoumène ; nos maîtres penseraient que j’ai trahi. Il faut que tu me dises…»

À ce moment-là, un homme que je n’avais pas vu jusqu’ici arriva précipitamment à la table, avec sur le visage l’expression de quelqu’un qui apporte d’importantes nouvelles. Vodalus se leva, et fit quelques pas en sa compagnie. Il avait tout à fait l’air de quelque maître d’école fort bel homme s’adressant à un élève, car la tête du messager lui arrivait tout juste à l’épaule.

Je repris mon repas, pensant qu’il n’allait pas tarder à rejoindre sa place ; mais après avoir longuement questionné le messager, il s’éloigna avec lui et disparut parmi les énormes troncs de la forêt environnante. Un par un, tous les autres convives se levèrent jusqu’à ce que ne restassent plus que la ravissante Théa, Jonas et moi, ainsi qu’un autre homme.

« Vous rejoignez nos rangs », finit par dire Théa, de sa voix roucoulante, « mais vous ne connaissez pas nos usages. Avez-vous besoin d’argent ? »

J’hésitai à répondre, et Jonas me précéda : « C’est quelque chose qui est toujours bienvenu, châtelaine, comme les revers de fortune de son frère aîné.

— Des parts sur tout ce que nous récupérons vous seront réservées à partir de ce jour. Lorsque vous reviendrez ici, elles vous seront données. En attendant, voici une bourse pour chacun de vous, afin de vous faciliter les choses en route.

— Nous devons donc partir, si je comprends bien ?

— Vous n’étiez pas averti ? Vodalus vous expliquera tout au cours du souper. »

J’avais cru que le repas qui venait d’être servi serait le seul et unique de la journée, et l’expression de mon visage dut trahir cette pensée.

« Oui, il y aura un souper, à la nuit tombée, lorsque la lune brillera de tout son éclat, précisa Théa. On enverra quelqu’un vous chercher. » Puis elle cita les quatre vers d’un poème :

Dîne à l’aube pour t’ouvrir les yeux, Dîne à midi pour te sentir mieux. Dîne le soir et parle à loisir, Dîne à minuit, pour être sans désir…

« Mais pour l’instant, Chuniald, mon domestique, va vous conduire à un endroit où vous pourrez vous reposer toute la journée. »

L’homme qui jusqu’ici était resté assis en silence, se leva et nous dit de l’accompagner.

Avant de partir, je lançai à Théa : « J’aimerais vous parler, châtelaine, lorsque nous aurons un peu de temps. Je suis au courant de certaines choses concernant votre camarade de classe. »

Elle comprit que je parlais sérieusement, et sut que je m’en étais aperçu. Puis nous suivîmes Chuniald, qui nous conduisit entre les arbres à environ une lieue, ou peut-être un peu plus, de l’endroit du repas. Finalement nous nous arrêtâmes sur la rive herbeuse d’un petit cours d’eau. « Attendez ici, nous dit-il, et dormez si vous le pouvez. Personne ne viendra vous déranger avant la nuit.

— Et s’il nous fallait partir ? demandai-je.

— La forêt est pleine de gens qui connaissent la volonté de notre maître en ce qui vous concerne. » Et sans un mot de plus, il tourna les talons, disparaissant au bout de quelques pas.

Je racontai alors à Jonas les événements qui s’étaient déroulés tout à côté de la tombe ouverte, tels que je les ai rapportés ici même.

« Je comprends maintenant, remarqua-t-il quand j’eus terminé, pourquoi tu tiens tant à te joindre à ce Vodalus. Mais il faut que tu comprennes que je suis ton ami, et non le sien. Je n’ai qu’un seul désir : retrouver la femme qui s’appelle Jolenta. Toi, tu veux servir Vodalus ; tu veux aller à Thrax et entamer une nouvelle existence dans l’exil, pour laver l’honneur de la guilde à laquelle tu appartiens – bien que je doive avouer ne pas saisir très bien comment on peut tacher l’honneur d’une telle guilde ; tu veux retrouver la femme du nom de Dorcas ; tu veux enfin faire la paix avec la femme du nom d’Aghia, sans oublier que tu veux aussi restituer un certain objet qu’il est inutile de désigner à ces autres femmes qui s’appellent les pèlerines. »

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