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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Jonas ne répondit pas, et je me souvins de ma promesse de ne pas lui poser d’autres questions. Cependant, lorsqu’il tourna son visage vers moi, je vis quelque chose dans son regard qui disait que je n’étais qu’un innocent, que nous avions bel et bien changé. Il se détourna à nouveau, les yeux toujours tournés vers le ciel.

« C’est bon, finis-je par concéder, rien ne t’oblige à répondre à cela. Mais qu’en est-il de la question dont tu as dis toi-même que tu connaissais la réponse ? Comment des soldats humains ou presque pourront-ils résister aux monstres venus de la mer ?

— Tu ne te trompais pas lorsque tu as dit qu’Erèbe et Abaïa sont aussi grands que des montagnes, et j’ai même été assez surpris, je dois l’admettre, que tu l’aies su. La plupart des gens manquent trop d’imagination pour concevoir des êtres d’une telle taille, et croient qu’ils ne sont pas plus gros que des maisons ou des bateaux. Leur taille réelle est tellement gigantesque qu’il leur est impossible de quitter les eaux de notre planète : ils s’écraseraient sous leur propre poids. C’est pourquoi il ne faut pas se les imaginer en train de s’attaquer physiquement au mur, en y jetant des rochers, par exemple, ou en le frappant de leurs poings. C’est par la pensée qu’ils enrôlent leurs suppôts, et les jettent contre tout ce qui va à l'encontre de leur volonté. »

Sur ces mots, Jonas ouvrit la porte de l’auberge et s’éclipsa dans la cohue de la rue ; je restai immobile, un coude appuyé sur la table où nous venions de prendre notre petit déjeuner, et plongé dans l’évocation du rêve que j’avais fait la nuit où j’avais partagé le lit de Baldanders. La terre ne pourrait toutes nous contenir, m’avaient dit les femmes monstrueuses. Machinalement, j’endossai ma cape quand la femme de l’aubergiste me la rapporta.

Me voici rendu à une étape de mon récit, où je ne puis faire autrement que de rappeler quelque chose que, jusqu’à maintenant, je n’ai fait que mentionner en passant. Vous qui lisez ces lignes, ne pouvez pas ne pas avoir remarqué que je ne me fais pas scrupule de rapporter, dans le plus grand détail, des choses qui se sont passées il y a des années, en donnant même les termes exacts échangés au cours des dialogues – les miens, comme ceux de mes interlocuteurs. Vous vous êtes certainement dit qu’il ne s’agissait que d’un artifice conventionnel, adopté dans le but de rendre le récit plus agréable et plus coulant. Alors que la vérité est que je fais partie de ceux qui subissent la malédiction d’une mémoire eidétique parfaite. Nous ne pouvons pas, comme on l’a parfois prétendu de façon imprudente, tout nous rappeler. Par exemple, je ne me souviens pas de l’ordre dans lequel les ouvrages de la bibliothèque de maître Oultan étaient rangés sur leurs étagères : mais je me souviens de beaucoup plus de choses que la plupart des gens, comme la position de tous les objets posés sur une table près de laquelle je suis passé étant enfant, ou même du fait que j’ai évoqué telle ou telle scène à plusieurs reprises – et qui plus est, avec la coloration différente que chacune de ces évocations a pu revêtir, ce qui fait que le souvenir n’a pas le même sens aujourd’hui qu’alors.

C’est grâce à cette mémoire prodigieuse que j’étais devenu l’élève favori de maître Palémon, et c’est donc à son crédit – ou à son débit – qu’il faut porter l’existence de ce récit : car s’il ne m’avait pas aimé, il ne m’aurait pas envoyé à Thrax avec sa propre épée.

Certains prétendent que ce genre d’aptitude a pour contrepartie une capacité de jugement réduite – ce que je ne peux estimer moi-même. Mais elle fait courir un autre danger, dont je suis souvent victime. Lorsque je projette mon esprit vers le passé, comme je le fais en ce moment, et comme je l’ai fait à l’auberge en cherchant à évoquer mon rêve, j’y réussis tellement bien que j’ai l’impression de revivre les jours qui se sont enfuis, d’être dans un autrefois-aujourd’hui, inchangé à chaque fois que je le fais jaillir dans ma conscience, ses lémures aussi réels que moi-même. Maintenant encore, je peux fermer les yeux et pénétrer dans la cellule de Thècle comme je le fis, tel soir d’hiver ; et mes doigts ne tardent pas à éprouver la chaleur de sa robe, tandis que le parfum qui émanait de son corps emplit mes narines comme l’arôme de lys que l’on exacerberait en plaçant les fleurs devant un feu. Je défais sa robe, j’étreins ce corps à la blancheur d’ivoire, et je sens le bout de ses seins s’écraser contre mon visage…

Vous voyez ? Rien de plus facile que de gaspiller des heures, voire des jours entiers à ce genre d’évocation ; il m’arrive de m’y enfoncer si profondément que je suis comme ivre ou drogué. Ainsi en était-il au point du récit où je me suis arrêté. L’écho du bruit de pas monstrueux entendu dans la caverne des hommes-singes résonnait toujours dans mon esprit, et, à la recherche d’une explication, je revins à mon rêve, ayant acquis la certitude que je savais maintenant d’où il provenait, et espérant qu’il m’en avait révélé davantage que ce que pouvait craindre celui qui me l’avait envoyé.

Une fois encore, je chevauche le coursier aux ailes de cuir couronné de la mitre ; en dessous de nous, volent des pélicans, à coups d’aile rigides et guindés, et des mouettes tournoient et criaillent.

Encore une fois je tombe, franchissant des abysses aériens et me rapprochant de la mer dans un sifflement, mais en même temps comme suspendu pendant un moment entre nuages et vagues. Je bande mon corps, plongeant la tête la première, les jambes tendues derrière moi comme une bannière, et fends ainsi les flots ; je vois alors, flottant dans l’azur limpide, la tête aux cheveux de serpents, la bête aux multiples têtes et les tourbillons qui montent du jardin de Sable, tout en bas. Les géantes tendent des bras aussi gros que des troncs de sycomore, aux doigts sertis d’une serre amarante. C’est alors que tout soudainement, moi qui étais jusqu’ici resté aveugle, je compris pourquoi Abaïa m’avait envoyé ce rêve, et avait cherché à m’enrôler dans la grande et ultime guerre de Teur.

La tyrannie de ma mémoire annihila ma volonté. Je voyais bien que les odalisques titanesques et leur jardin n’étaient rien d’autre que la matière d’un rêve que je venais d’évoquer, et cependant, j’étais incapable de m’arracher à leur fascination et au souvenir de ce rêve. Des mains me saisirent comme une poupée de chiffon, et tout en me dandinant entre les courtisanes d’Abaïa, je me sentis soulevé du large fauteuil où j’étais assis dans l’auberge de Saltus ; et malgré cela, il me fallut peut-être cent battements de cœur avant d’arriver à débarrasser mon esprit de la mer et de ses femmes aux cheveux d’algue.

« Il dort.

— Mais ses yeux sont ouverts. »

Une troisième voix intervint : « Devons-nous amener l’épée ?

— Amène-la toujours. Elle sera peut-être utile. »

Les femmes titanesques s’évanouirent peu à peu. Des hommes en vêtements de peau ou de laine écrue me soutenaient de chaque côté, et l’un d’eux, qui montrait un visage balafré, appuyait la pointe de son poignard sur ma gorge. De sa main libre, l’homme qui se tenait à ma droite venait de ramasser Terminus Est, c’était le gaillard à barbe noire qui s’était porté volontaire pour aider à enfoncer la porte de la maison scellée.

« Quelqu’un vient. »

L’homme au visage balafré s’écarta. J’entendis le raclement de la porte sur le seuil, et l’exclamation de Jonas lorsqu’il fut tiré à l’intérieur.

« C’est bien ton maître, n’est-ce pas ? Bon, pas un geste, camarade, ni un cri. Ou nous vous tuons tous deux. »

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