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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Presque aussitôt, se présenta un homme portant la livrée d’une grande maison. Il s’avança dans le cercle lumineux, s’arrêtant en son centre, sous la lampe. Il portait un plateau sur lequel se trouvaient une bouteille, une petite fiole et un gobelet de cristal. Un murmure s’éleva, fait non pas de mots articulés, me sembla-t-il, mais de l’addition de cent petits bruits de satisfaction – respirations accélérées et clappements de langue. L’homme au plateau garda l’immobilité jusqu’à ce que le silence se rétablisse, puis il se dirigea vers Vodalus d’une démarche solennelle.

La voix de tourterelle de Théa me parvint, venant de derrière moi : « L’alzabo, le produit dont je vous ai parlé, se trouve dans la fiole. La bouteille contient une décoction d’herbes destinée à en adoucir l’effet sur l’estomac. Il faut prendre une bonne gorgée du mélange. »

Vodalus se tourna vers elle, une expression de surprise sur le visage.

Théa pénétra dans le cercle en passant entre Jonas et moi, et coupa la route à l’homme au plateau pour aller s’installer à la gauche de Vodalus. Celui-ci s’inclina vers elle comme s’il s’apprêtait à lui parler, mais le domestique avait commencé de mélanger les deux produits dans le gobelet, et sans doute pensa-t-il que le moment n’était pas approprié.

L’homme agita ensuite le plateau de quelques mouvements circulaires lents, mais rapidement Vodalus l’interrompit : « C’est parfait. » Il souleva le gobelet de cristal à deux mains et le porta à ses lèvres, puis me le tendit après avoir bu. « Comme te l’a précisé la châtelaine, il faut prendre une bonne gorgée : Si tu en prends moins, cela ne te permettra pas de partager notre expérience. Si par contre tu en prends davantage, cela ne te donnera rien de plus, et cette drogue est trop précieuse pour être gaspillée. »

Je pris un seul trait au gobelet, comme il me l’avait dit. Le mélange était aussi amer que l’absinthe, et me parut froid et fétide ; il me rappela un ancien jour d’hiver où j’avais été de corvée de nettoyage, ayant à curer le puisard par lequel s’écoulaient les détritus en provenance du quartier des compagnons. Je crus un instant que mon estomac allait à nouveau se soulever, mais il était complètement vide depuis que j’avais vomi dans la rivière. Je faillis m’étouffer ; cependant, je réussis à avaler ma gorgée, avant de passer le gobelet à Jonas. Je m’aperçus alors que je m’étais mis à saliver anormalement.

Jonas me parut avoir autant de difficultés que moi, sinon davantage, mais il finit par surmonter sa répugnance et tendit le gobelet au qildgrave qui avait commandé notre escorte. Après cela, je suivis des yeux la timbale, qui, passant de main en main, faisait lentement le tour de l’assemblée. Elle contenait assez de produit pour dix personnes, observai-je, et lorsqu’elle était vide, l’homme au plateau la remplissait à nouveau après en avoir essuyé le bord.

Peu à peu, l’homme me sembla perdre la forme ronde qui était la sienne pour devenir une simple silhouette, comme un profil découpé dans une planche. Cela me rappela les marionnettes de mon rêve, lorsque j’avais passé la nuit dans le même lit que Baldanders.

Jusqu’au cercle que je savais composé d’une trentaine ou d’une quarantaine de personnes qui me parut être découpé dans du papier, et dessinait une de ces couronnes factices avec lesquelles jouent les enfants. À ma gauche et à ma droite, Vodalus et Jonas avaient une apparence normale, mais au-delà, l’écuyer et Théa n’avaient déjà plus la même consistance.

Vodalus se leva au moment où l’homme en livrée atteignait la hauteur de Théa et, se déplaçant aussi légèrement que s’il avait été porté par la brise nocturne, eut l’air de flotter jusqu’à la lanterne. Il me parut très loin dans la lumière orangée, alors que je pouvais cependant sentir son regard peser sur moi comme on sent la chaleur du brasero où rougissent les fers.

« Il faut faire un serment avant de partager nos agapes », dit-il, tandis qu’au-dessus de nous, les arbres s’inclinaient pour manifester leur approbation. « Par la deuxième vie que vous allez accueillir, jurez-vous de ne jamais trahir tous ceux qui sont réunis ici ? Et d’accepter d’obéir, sans hésitations ni murmures, jusqu’à la mort s’il le faut, à celui qui a été désigné comme votre chef, moi, Vodalus ? »

Je tentai d’acquiescer comme le faisaient les arbres, mais comme cela ne paraissait pas suffisant, je répondis : « J’y consens », et Jonas ajouta : « Oui.

— Et que vous obéirez comme à Vodalus lui-même à toute personne que Vodalus désignera comme votre supérieur ?

— Oui.

— Oui.

— Et que vous mettez ce serment au-dessus de tous les serments, ceux qui ont été faits auparavant, et ceux que vous ferez par la suite ?

— Nous le jurons, dit Jonas.

— Oui », dis-je simplement.

La brise était soudainement tombée, comme, si quelque esprit angoissé, après avoir hanté notre assemblée, venait de disparaître tout à coup. Vodalus était à nouveau sur son siège à côté de moi, s’inclinant dans ma direction. S’il avait la voix pâteuse, je ne m’en rendis pas compte ; mais dans ses yeux, quelque chose m’indiqua qu’il était sous l’influence de l’alzabo, peut-être aussi fortement que moi-même.

« Je ne suis pas un érudit, commença-t-il, mais je sais qu’il a déjà été dit que les moyens les plus vulgaires peuvent servir les causes les plus grandes. C’est le commerce qui unit les nations ; le bel ivoire et les bois précieux dont sont construits les autels doivent leur cohésion à la colle tirée des animaux les plus répugnants ; et c’est par les organes excréteurs que s’unissent l’homme et la femme. Ainsi sommes-nous unis, toi et moi. Et ainsi allons-nous être unis, dans un moment, à un compagnon disparu, qui revivra à nouveau – et d’une manière vivace pendant quelque temps – en nous, grâce au sous-produit tiré de la glande de l’un des animaux les plus répugnants qui soient. Ainsi fleurit la rose sur le fumier. »

J’acquiesçai de la tête.

« Voilà ce que nous ont appris nos alliés, ceux qui attendent que l’homme soit à nouveau purifié et prêt à se joindre à eux pour conquérir l’univers. Mais l’alzabo a été importé ici par d’autres, dans des buts inavouables et qu’ils espéraient garder secrets. Je te signale ce détail, car lorsque tu te trouveras au Manoir Absolu, tu risques de les rencontrer : ce sont ceux que le commun appelle des cacogènes, et que les gens cultivés nomment les extrasolaires ou encore les hiérodules. Il te faudra prendre bien garde de ne pas attirer leur attention, car s’ils ont le loisir de t’observer à fond, ils sauront à certains signes que tu as consommé de l’alzabo.

— Le Manoir Absolu ? » Pendant un bref instant, cette pensée dispersa les brumes de la drogue.

« Oui, le Manoir Absolu. J’y ai un compagnon auquel je dois transmettre de nouvelles instructions, et j’ai appris que la troupe de comédiens à laquelle tu as appartenu un moment avait été engagée pour un thiase qui doit se tenir dans quelques jours. Tu vas les rejoindre et te tenir prêt à donner, dès que l’occasion se présentera, cet objet à la personne qui te dira : « Le galion pélagique aperçoit la terre. » Au cas où il te confierait une réponse, tu pourras la transmettre en toute confiance à la personne, quelle qu’elle soit, qui te dira : « Je viens du plus secret du chêne. »

— Suzerain, le coupai-je, la tête me tourne. » Puis, mentant cette fois : « Je ne peux pas me souvenir de ces mots – je les ai déjà oubliés en vérité. Ai-je bien compris que Dorcas et les autres allaient se trouver au Manoir Absolu ? »

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