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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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9. Le Suzerain de la forêt

Ils nous obligèrent à nous tenir debout face au mur, tandis qu’ils nous attachaient les mains ; après quoi ils nous enveloppèrent dans nos manteaux pour dissimuler nos liens, si bien que nous avions l’air de marcher les mains jointes derrière le dos. On nous conduisit ensuite dans la cour intérieure, où un lourd balouchithère se dandinait d’une patte sur l’autre, sous son palanquin rustique de fer et de corne. L’homme qui me tenait par le bras gauche frappa la bête à la saignée du genou à l’aide du manche de son aiguillon afin de la faire baraquer, puis on nous poussa sur son dos.

Avant d’arriver à Saltus, nous avions dû traverser, Jonas et moi, des collines entières de débris provenant des mines, composées avant tout de pierres et de briques brisées. Lorsque je m’étais précipité dans l’embuscade que m’avait tendue Aghia, j’avais également galopé au milieu de terrils du même genre, bien que ma route m’eût surtout conduit à travers la forêt, du moins dans les environs du village. Nous passions maintenant parmi des monticules de déchets, mais il n’y avait pas trace de chemin. Outre quantité de rebuts, les mineurs avaient jeté ici tout ce qu’ils avaient déterré du passé qui, à leurs yeux, risquait de déshonorer le village et l’occupation à laquelle ils se livraient. Tout ce qu’ils trouvaient répugnant s’amoncelait en désordre, formant d’énormes tas, dix fois plus élevés que notre balouchithère, lui-même pourtant de haute taille : on voyait surtout des statues obscènes, renversées ou réduites en miettes, et des ossements humains auxquels étaient encore attachés des lambeaux de chair desséchée et des touffes de cheveux. Et puis il y avait une bonne dizaine de milliers d’hommes et de femmes – ceux qui, dans l’espoir d’une résurrection en quelque sorte privée, avaient fait traiter leur cadavre afin qu’il devienne pour toujours imputrescible ; ils étaient disséminés un peu partout, tombés comme des ivrognes après une nuit de débauche, leur sarcophage de cristal détruit, les membres relâchés selon des positions grotesques, leurs vêtements en train de finir de pourrir et leurs yeux aveugles regardant fixement le ciel.

Jonas et moi avions tout d’abord tenté de questionner nos ravisseurs qui nous réduisirent au silence de quelques coups. Maintenant que le balouchithère s’était enfoncé au milieu de toute cette désolation, ils semblaient plus détendus, et je leur demandai à nouveau où ils nous emmenaient. C’est l’homme à la balafre qui me répondit : « Au pays sauvage, dans la patrie des hommes libres et des femmes ravissantes. »

Je pensai à Aghia et lui demandai s’il s’était mis à son service. Ma question eut le don de le faire rire, et il secoua la tête. « Je n’ai qu’un maître, Vodalus de la forêt !

— Vodalus !

— Tiens donc, dit-il, vous le connaissez ? » Il poussa du coude l’homme à la barbe noire, qui voyageait avec nous dans le palanquin. « Nul doute que Vodalus vous traitera de la meilleure façon, vous qui vous êtes si joyeusement offert pour supplicier l’un de ses hommes.

— En fait je le connais », répondis-je. Je fus sur le point de raconter au balafré comment la chose s’était faite, l’année avant que je ne devienne capitaine des apprentis et où je lui avais sauvé la vie dans la nécropole. Puis je fus pris d’un doute : peut-être Vodalus ne s’en souviendrait-il pas, et je me contentai de dire que si j’avais su que Barnoch était l’un de ses compagnons, je n’aurais en aucun cas accepté de procéder à la question. Bien entendu, je mentais. Car j’étais au courant, et j’avais accepté un salaire, chose que j’avais justifiée en me disant que j’éviterais ainsi à Barnoch de souffrir. Je ne tirai aucun bénéfice de ce mensonge, car les trois hommes, y compris celui qui servait de cornac au balouchithère, assis sur le cou de l’animal, se mirent à glousser en chœur.

Quand ils eurent fini de s’esclaffer, je repris : « J’ai quitté Saltus la nuit dernière par le nord-est ; allons-nous dans cette direction, maintenant ?

— Ainsi donc c’est là que vous étiez. Notre maître est lui-même venu vous chercher, mais il est rentré bredouille. » L’homme à la balafre sourit, et je compris à ce sourire qu’il était ravi d’avoir réussi là où Vodalus en personne avait échoué.

Jonas murmura : « Nous allons vers le nord ; regarde où est le soleil.

— Exact », reconnut le balafré, qui devait avoir l’oreille fine. « Vers le nord – mais pas pour longtemps. » Puis, histoire de se distraire, il se mit à me décrire les méthodes de torture employées par son maître quand il avait des prisonniers ; la plupart d’entre elles étaient extrêmement primitives et devaient être plus impressionnantes à voir qu’efficaces.

Comme si quelque main invisible venait de tirer un rideau au-dessus de nos têtes, l’ombre des arbres s’étendit sur le palanquin. Nous laissâmes derrière nous les milliards de scintillements des éclats de verre ainsi que les yeux morts et fixes, pour entrer dans la fraîcheur verte et plus sombre de la forêt de haute futaie. Même notre balouchithère, au milieu de ces troncs puissants, était réduit à la taille d’un petit rongeur – lui qui faisait trois fois la taille d’un homme debout. Et quant à nous qui le chevauchions, nous étions comme ces pygmées des histoires d’enfants, en route vers la fourmilière servant de forteresse au roi des farfadets.

Je me fis la réflexion que c’est à peine si ces arbres étaient plus petits lorsque j’étais moi-même encore à naître, et qu’ils se dressaient exactement de la même manière quand je n’étais qu’un enfant jouant au milieu des cyprès et des tombeaux paisibles de notre nécropole ; ils allaient rester encore très longtemps ainsi, s’imprégnant de la lumière du soleil déclinant, alors que je serais mort depuis autant de siècles qu’étaient morts les gens enterrés près de la Citadelle. Je vis combien il importait peu, à l’échelle de l’univers, que je vive ou meure, même si ma vie me paraissait précieuse. Et, de ces deux pensées contradictoires, je me forgeai une attitude morale par laquelle j’étais prêt à saisir la moindre chance que j’aurais de me sauver, tout en ne me souciant pas tellement de savoir si j’échapperais ou non à la mort. C’est grâce à cet état d’esprit, je crois, que j’ai survécu ; et il s’est montré si bon compagnon que j’ai depuis constamment essayé de l’adopter, n’y arrivant pas toujours, mais souvent.

« Tout va bien, Sévérian ? »

C’était la voix de Jonas. J’ai dû lui jeter un regard étonné. « Bien sûr. Avais-je l’air malade ?

— Pendant un moment, oui.

— J’étais intrigué par tout ce que cet endroit avait de familier pour moi, et je cherchais à comprendre pourquoi. Je crois qu’il me rappelle les nombreuses journées d’été passées dans notre Citadelle. Les arbres sont presque aussi gros que les tours, sans compter que beaucoup d’entre elles sont couvertes de lierre ; si bien que par une calme journée d’été, la lumière qui passe entre elles a un peu cette même qualité de vert. Et tout est calme, ici, comme là-bas… et puis…

— Oui ?

— Tu as certainement souvent voyagé en bateau ?

— Cela m’est arrivé, en effet.

— C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire, mais qui ne m’est arrivé pour la première fois que le jour où nous avons traversé un bras du Gyoll, Aghia et moi, pour nous rendre aux Jardins botaniques, puis ce même jour, lorsque nous avons franchi le lac aux Oiseaux. Les mouvements d’une barque sont très semblables à ceux de cet animal, et aussi silencieux, sauf quand une rame mal guidée frappe l’eau à plat. J’ai un peu l’impression de parcourir la Citadelle, porté par une inondation, avançant avec une lente solennité…»

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