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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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« Parfait ! répondit-il en me frappant sur l’épaule. Viens. À deux pas d’ici, on est en train de nous préparer un repas. Si toi et ton ami voulez bien partager notre déjeuner, je vous dirai ce qu’il s’agit de faire.

— Sieur, j’ai déshonoré ma guilde une fois. Tout ce que je demande est de ne pas être conduit à la déshonorer une deuxième fois.

— Personne ne saura rien de ce que tu vas avoir à faire », répliqua Vodalus. Cette réponse me satisfit.

10. Théa

Accompagnés d’une douzaine de personnes, nous quittâmes la clairière à pied, pour trouver, au bout d’une demi-lieue, une table dressée sous les arbres. On m’installa à la gauche de Vodalus, et, alors que tout le monde mangeait, je me contentai de faire semblant, ou presque, ne pouvant rassasier mes yeux de les voir, lui et sa dame, et de contempler ce couple que j’avais tant de fois évoqué, étendu sur ma couchette parmi mes camarades apprentis.

À l’époque où je lui avais sauvé la vie, je n’étais encore qu’un enfant, au moins psychologiquement ; or, pour un enfant, tous les hommes adultes paraissent grands, sauf dans le cas où ils sont réellement très petits. Je pouvais maintenant voir que Vodalus était aussi grand que l’avait été Thècle, voire un peu plus, et que Théa, la demi-sœur de Thècle, était aussi grande qu’elle. J’acquis alors la certitude qu’ils étaient tous trois de sang exultant et non de simples écuyers, comme par exemple sieur Racheau.

Théa avait été la première femme dont j’étais tombé amoureux, et que j’avais adorée pour avoir appartenu à l’homme dont j’avais sauvé la vie. Et j’avais aimé Thècle, au début, parce qu’elle me rappelait Théa. Or voici que maintenant – comme meurent l’automne puis l’hiver et le printemps, et que revient l’été, les saisons finissant comme elles ont commencé – j’aimais à nouveau Théa, parce qu’elle me rappelait Thècle.

Vodalus interrompit ma rêverie : « Vous admirez les jolies femmes », dit-il ; aussitôt je baissai les yeux.

« Je n’ai guère fréquenté la bonne compagnie, Sieur ; je vous prie de bien vouloir m’excuser.

— Mais je partage cette admiration, si bien qu’il n’y a rien à pardonner. J’espère simplement que tu n’étudiais pas ce cou élégant avec l’arrière-pensée d’y porter ton épée…

— Jamais de la vie, Sieur !

— Tu me vois ravi de l’apprendre. » Il attira à lui un plat de grives, et en choisit une qu’il posa dans mon assiette. Ce geste indiquait une faveur toute spéciale. « Je reste néanmoins un peu étonné. Je ne sais pourquoi, je m’étais imaginé qu’un homme exerçant ta profession nous regardait, nous autres pauvres humains, avec l’œil d’un boucher estimant du bétail.

— Je ne saurais vous répondre, Sieur. Je n’ai pas reçu l’éducation d’un boucher. »

Vodalus se mit à rire. « Touché ! Je me sens presque déçu que tu aies accepté de me servir ; si tu avais choisi de rester mon prisonnier, nous aurions eu le temps d’avoir de nombreuses et intéressantes conversations, dans la mesure où je voulais t’utiliser comme monnaie d’échange afin de sauver la vie du pauvre Barnoch. Mais les choses étant ce qu’elles sont, tu seras en route dès demain matin. Je crois cependant que la mission dont tu vas être chargé sera conforme à tes inclinations profondes.

— Certainement, Sieur, si cette mission doit vous être utile.

— Tu perds ton temps sur l’échafaud, dit-il en souriant. Nous n’allons pas tarder à te trouver un meilleur travail. Cependant, si tu veux me servir efficacement, il faut que tu comprennes bien la position des pièces sur l’échiquier, et le but que nous poursuivons dans ce jeu. Appelons blancs et noirs les adversaires, et disons, en l’honneur de ton habit, que nous sommes les noirs : ainsi sauras-tu où résident tes intérêts. Tu as certainement entendu dire que nous, les noirs, n’étions que de vulgaires bandits et des traîtres, mais sais-tu seulement ce que nous nous efforçons de faire ?

— De mettre l’Autarque échec et mat, Sieur ?

— Cela ne serait déjà pas mal, mais ce n’est qu’une étape par rapport à notre but final. Tu viens de quitter la Citadelle – tu vois, j’ai entendu parler de ton voyage et de tes aventures –, cette grande forteresse des jours anciens, et je suis sûr que tu dois avoir le sens des choses passées. N’as-tu jamais été frappé par le fait que l’humanité était infiniment plus riche que maintenant, il y a de cela, disons, une kiliade ?

— Tout le monde sait, répondis-je, que nous sommes tombés bien bas par rapport aux grandes époques du passé.

— Les choses redeviendront ce qu’elles ont été. Et les hommes de Teur, naviguant entre les étoiles, sautant de galaxie en galaxie, seront de nouveau maîtres des filles du Soleil. »

La châtelaine Théa qui avait sans doute écouté les propos de Vodalus sans en avoir eu l’air, s’inclina pour me regarder par-devant lui, et me dit, d’une voix douce comme le roucoulement de la tourterelle : « Sais-tu comment notre monde a été rebaptisé, bourreau ? Les hommes de l’aube se rendirent sur Verthandi la rouge, qui s’appelait alors Guerre. Mais ils trouvaient que ce nom avait une sonorité disgracieuse, qui empêcherait les autres de suivre leur voie, et ils le changèrent pour celui de Présent. Dans leur langue, c’était un jeu de mots, puisque ce terme signifiait à la fois maintenant et cadeau. En tout cas, c’est ce que nos pédagogues nous ont enseigné, à ma sœur et moi, même si je n’arrive pas à comprendre comment une langue peut comporter une confusion de ce genre. »

Vodalus l’écoutait comme quelqu’un impatient de parler, mais trop bien élevé pour se permettre d’interrompre son interlocuteur.

« C’est alors que les autres – qui, pour leurs propres convenances, voulaient faire venir tout un peuple jusqu’au plus intérieur des mondes habitables – se piquèrent au jeu, et appelèrent cette planète Skuld, le Monde de l’Avenir. Et c’est ainsi que le nôtre est devenu Teur, le Monde du Passé.

— Ce en quoi vous vous trompez, je le crains, lui répondit Vodalus. Je sais de bonne source que notre planète porte son nom depuis la plus haute Antiquité. Mais l’erreur dans laquelle vous êtes est tellement charmante que j’aurais préféré que vous ayez raison et moi tort. »

Théa le remercia d’un sourire, et Vodalus se tourna à nouveau vers moi. « Bien qu’il ne nous explique pas pourquoi Teur s’appelle Teur, le petit conte de ma très chère châtelaine se fonde sur un point essentiel ; à savoir qu’à cette époque, l’humanité était capable de voyager d’un monde à l’autre avec ses propres vaisseaux, de coloniser ces nouvelles terres et d’y construire des cités pour les hommes. Ces temps furent ceux de la grandeur de notre race, quand les pères des pères de nos pères luttaient pour conquérir tout l’univers. »

Il fit une pause, et comme il avait l’air d’attendre un commentaire de ma part, je lui dis : « Sieur, nous avons bien baissé en savoir et sagesse depuis cette époque.

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