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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Vodalus, après avoir fouillé dans sa tunique, me glissa dans la main un petit objet qui n’était pas un couteau, mais qui en affectait cependant la forme. Il s’agissait d’un fer du genre de ceux dont on frappe les silex pour en tirer des étincelles. « Tu t’en souviendras, répondit-il. Et tu n’oublieras jamais non plus le serment que tu viens de prêter. Nombre de ceux que tu vois réunis ici ont cru qu’ils ne viendraient qu’une fois.

— Mais, Sieur… le Manoir Absolu ? »

La note flûtée d’un oupanga monta de derrière les arbres, de l’autre côté du cercle des convives.

« Je dois aller dans un instant escorter la promise… mais n’aie pas peur. Il y a quelque temps, vous avez rencontré un mien blaireau…

— Hildegrin ! Sieur, je n’y comprends plus rien…

— Oui, c’est l’un des noms qu’il utilise, entre autres. Il estima qu’il y avait quelque chose de très inhabituel à rencontrer un bourreau si loin de la Citadelle – et qui en outre parlait de moi – et décida donc de te faire surveiller ; mais il ignorait tout de la nuit où tu m’as sauvé la vie. Les hommes chargés de te suivre perdirent malheureusement ta trace au passage de la muraille ; depuis, ils étudient les déplacements de tes compagnons de voyage dans l’espoir de te voir les rejoindre. J’ai fait ce raisonnement, qu’un exilé pourrait fort bien choisir notre camp et nous permettre ainsi de gagner assez de temps pour libérer notre pauvre Barnoch. Je me suis rendu en personne à Saltus, la nuit dernière, pour parler avec toi, mais tout ce que j’y ai gagné fut de me faire voler ma monture, et rien de plus. Il fallait donc nous emparer de toi aujourd’hui même, par n’importe quel moyen, afin que tu ne puisses pas exercer tes talents sur mon féal ; néanmoins, j’espérais toujours te voir faire cause commune avec nous, et c’est pourquoi j’ai demandé à mes hommes de te ramener vivant. J’ai perdu trois compagnons dans l’affaire, et j’en ai gagné deux. La question est maintenant de savoir si les deux vaudront plus que les trois. »

Vodalus se leva sur ces mots, légèrement chancelant ; je remerciai Katharine la Bienheureuse de ne pas avoir à me lever aussi, car je suis sûr que mes jambes ne m’auraient pas porté. Quelque chose de blanc mais d’indistinct, faisant à peu près deux fois la hauteur d’un homme, se glissait comme une voile entre les arbres, accompagné des trilles de l’oupanga. Tous les cous se tendirent pour mieux voir, et Vodalus se dirigea vers la chose qui arrivait. S’inclinant par-dessus la chaise vide, Théa me lança : « Elle est délicieuse, n’est-ce pas ? Ils ont accompli des miracles. »

L’objet qui s’avançait était en réalité une femme, siégeant sur une litière d’argent portée sur les épaules de six hommes. Pendant un instant, je crus qu’il s’agissait de Thècle, tant la ressemblance était frappante sous la lumière orangée. Puis je pris conscience que ce n’était que son image que je voyais, reproduite en cire, peut-être.

« On prétend qu’il est dangereux, roucoula Théa, de prendre de l’alzabo lorsque l’on a connu la promise auparavant. Les souvenirs communs peuvent provoquer une grande confusion d’esprit. Cependant, moi qui l’aimais, je vais courir ce risque ; et aux regards que vous me jetiez lorsque vous me parliez d’elle, j’ai cru comprendre que vous seriez prêt à le courir vous aussi. C’est pourquoi je n’ai rien dit à Vodalus. »

Ce dernier s’était rapproché de la pseudo-Thècle jusqu’à la toucher, tandis qu’elle faisait le tour du cercle, toujours sur sa litière. Elle était accompagnée d’une odeur douceâtre sur laquelle il était impossible de se méprendre. Je me souvins des agoutis servis lors des banquets accompagnant les prises de masque, présentés avec leur fourrure de noix de coco épicée et ornés d’yeux factices en fruits confits. Je compris que ce que je voyais était également la reconstitution d’un être humain à partir de viandes rôties.

Je crois que dans un moment pareil, je serais devenu fou sans l’alzabo. Il s’interposait entre mes perceptions et la réalité, comme une sorte de géant tissé de brouillards, à travers lequel on pouvait tout voir, mais non appréhender les choses. Je disposais également d’un autre allié, à savoir que j’étais de plus en plus persuadé que si je consentais maintenant à absorber un fragment de la substance de Thècle, tout ce qui restait de son esprit, qui autrement ne tarderait pas à se décomposer très vite, allait entrer en moi et y rester, même atténué, aussi longtemps que je vivrais.

Et ce consentement se produisit. Ce que j’étais sur le point de faire ne me sembla plus un acte répugnant ou effrayant ; au lieu de cela tout ce qui était moi-même s’ouvrit à Thècle, et c’est l’essence de mon être qui devint attente et accueil. Sentiment accompagné aussi d’un désir, né avec la prise de l’alzabo, d’une faim qu’aucune autre nourriture n’aurait pu satisfaire : et regardant autour de moi le cercle des convives, je vis cette même faim sur tous les visages.

Le domestique en livrée – que j’imaginais ayant toujours appartenu à la maison de Vodalus et ayant choisi de suivre son maître dans son exil – alla se joindre au groupe des six porteurs, qu’il aida à déposer délicatement la litière d’argent à terre. L’espace de quelques brèves respirations, ils me bouchèrent la vue de leur dos ; et lorsqu’ils se retirèrent, la représentation de Thècle avait disparu. Il ne restait plus rien que des viandes fumantes, découpées en portions sur quelque chose qui ressemblait à une nappe…

Je mangeai, puis j’attendis en demandant mentalement pardon. Elle aurait mérité le plus splendide des mausolées, un exquis monument taillé dans le marbre le plus fin. Au lieu de cela, elle allait être ensevelie dans mon atelier de bourreau au plancher poncé, où des guirlandes de fleurs ne cachaient qu’à moitié de sinistres appareils. La brise nocturne assez fraîche ne m’empêchait pas d’être en sueur. J’attendais toujours sa venue, sentant les gouttes couler le long de ma poitrine nue et fixant le sol des yeux de peur de la voir apparaître dans le regard des autres avant d’avoir senti sa présence en moi-même.

Juste au moment où je commençais à désespérer, elle fut là, me remplissant comme une mélodie peut emplir toute une petite maison. J’étais avec elle et courais le long de l’Acis à l’époque où nous étions enfants. Je n’ignorais plus rien de l’ancienne villa entourée d’un lac aux eaux sombres, de la vue que l’on avait à travers les fenêtres poussiéreuses du belvédère, ni du coin secret créé par l’angle bizarre que faisaient deux pièces entre elles, et où nous nous asseyions en plein midi pour lire à la lueur d’une chandelle. Je sus tout de la vie à la cour de l’Autarque, et des poisons qui attendaient dans des coupes de diamant. J’appris aussi ce que ressentait quelqu’un qui n’avait jamais vu de cellule de sa vie ni reçu le moindre coup de fouet, lorsqu’il se retrouvait prisonnier des bourreaux, j’appris ce que mourir voulait dire, j’appris la mort.

Et j’appris enfin que j’avais été pour elle infiniment plus que tout ce que j’avais soupçonné, avant de m’endormir d’un sommeil dans lequel tous mes rêves me parlaient d’elle. Mais il ne s’agissait pas de simples souvenirs : des souvenirs, j’en possédais déjà des quantités moi-même. Je tenais ses pauvres mains glacées dans les miennes, mais ne portais plus les haillons réservés aux apprentis, ni la fuligine des compagnons. Nous ne faisions plus qu’un, nous étions nus, heureux et propres, nous savions qu’elle n’était plus tandis que je vivais encore, sans pour autant lutter contre ces deux idées, mais les cheveux emmêlés, nous lisions dans un même livre, chantions et parlions de tout autre chose.

12. Les noctules

Je passai sans transition du rêve où je vivais les souvenirs de Thècle au matin. À un moment donné nous marchions ensemble en silence ; dans un univers qui ne pouvait être que ce paradis du Nouveau Soleil dont on dit qu’il sera ouvert à tous ceux qui l’appelleront de leurs vœux dans leurs derniers instants ; et même si les sages assurent que ceux qui ont eux-mêmes mis fin à leurs jours ne pourront y rentrer, je ne peux m’empêcher de penser que Celui qui pardonne tant doit savoir pardonner cela aussi de temps en temps. Et le moment suivant, je sentais une impression de froid, j’étais frappé d’une lumière importune, et j’entendais les oiseaux pépier.

Je m’assis. Ma cape était toute imbibée de rosée, et la rosée coulait sur mon visage comme de la sueur. À mes côtés, Jonas commençait à peine à remuer. À dix pas de nous, deux grands destriers – l’un de la couleur du vin muscat, l’autre à la robe noire sans tache – rongeaient leur frein et piaffaient d’impatience. Du banquet et de ses convives il n’y avait plus trace, non plus que de Thècle, que je n’ai d’ailleurs plus jamais revue depuis et n’espère plus revoir dans cette existence-ci.

Terminus Est se trouvait posée à côté de moi, bien abritée par son fourreau intérieurement imprégné d’huile. Je la ramassai et me dirigeai vers le bas de la colline, où je finis par découvrir un ruisseau qui me permit de me rafraîchir plus ou moins. À mon retour, je trouvai Jonas éveillé. Je lui indiquai l’emplacement du cours d’eau et, durant son absence, je fis mentalement mes adieux à Thècle, morte maintenant pour toujours.

Quelque chose d’elle, cependant, est resté en moi. Il arrive que par moments, celui qui se souvient n’est plus Sévérian, mais Thècle, comme si mon esprit se réduisait à un tableau mis sous verre et que Thècle se tînt devant cette vitre, se réfléchissant en elle. Il se produit également autre chose de curieux, depuis cette nuit, lorsque j’évoque son souvenir sans le situer dans un endroit et un moment particulier : la Thècle qui se forme alors dans mon imagination se tient debout devant un miroir, habillée d’une robe étincelante, d’un blanc de givre, découvrant presque complètement sa poitrine, mais qui retombe en cascades jamais semblables en dessous de sa taille. Je la vois ainsi, immobile un instant ; puis nos mains se tendent, comme pour se toucher mutuellement le visage.

Elle est alors entraînée par une sorte de tourbillon dans une pièce dont les murs, le plafond et le sol sont entièrement recouverts de miroirs ; nul doute que c’est le souvenir qu’elle avait d’elle-même que je vois se refléter dans ces miroirs – mais à peine a-t-elle fait un ou deux pas qu’elle s’évanouit dans la pénombre et disparaît à mes yeux.

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