La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Il lui rendit son mouchoir dont l’odeur l’écœurait. Elle l’impressionnait et il regrettait confusément son âge qui la plaçait hors des possibles convoitises. Lambert savait que si elle avait eu seulement vingt années de moins, il aurait vécu avec elle l’amour le plus prodigieux de sa vie.
Il y eut un nouveau silence. La Rolls s’apprêtait à virer sur la droite pour emprunter la rampe conduisant de la terrible route de Cadiz à leur villa, déjà le chauffeur avait mis le clignotant.
Elle décrocha le cornet acoustique antédiluvien servant à communiquer avec le conducteur sans avoir à faire coulisser la vitre de séparation.
— Continuez sur San Pedro ! enjoignit Lady M.
Il interrompit le doux crépitement du clignotant et poursuivit su route.
— Où allons-nous ? demanda Lambert.
— Plus loin, fit-elle. Puisque l’ambiance est aux échanges, à quoi bon y mettre fin ?
« C’est tellement fortuit, un climat ! Profitons de celui qui vient de s’instaurer entre nous. Nous avons tant et tant de choses à nous dire, gentil gamin ! De ces choses qui surgissent de la pensée et dont on ne mesure l’importance qu’à la dernière seconde. »
Il opina. Le charme opérait. Il serait volontiers parti pour un très long voyage à bord de ce véhicule compasse.
— Nous sommes dans une bulle, murmura-t-il.
— Un jour je vous emmènerai visiter le musée de l’aéronautique de Washington, décida Lady M. Bien que je me sente très éloignée des techniques, j’ai été bouleversée par les premiers engins spatiaux. Ces grosses toupies dont l’intérieur ressemble à celui d’un téléviseur, avec un enchevêtrement de fils raccordés par d’humbles soudures, de bobines artisanales, de circuits imprimés, de transistors et de tout un fourbi de bricoleur, m’ont sciée ! Au milieu de cet écheveau insensé, on finit par repérer deux sièges tête-bêche. Alors on imagine les hommes au monstrueux courage qui se tenaient là, dans des postures insensées, et qui se sont laissé propulser dans le cosmos, sanglés à ces sièges de fortune. Un grand froid vous saisit. Le froid de l’effroi, Lambert. Ils auraient dû être sacrés rois de l’Univers à leur retour, puisqu’ils en sont revenus ! Au lieu de cela on les laisse sombrer dans l’anonymat. Ils deviennent vieux et tristes dans leur coin d’Amérique, ou de Russie, ces vagabonds prodigieux. Oui, je vous montrerai cela, mon chéri.
Le mot lui avait échappé ; il en fut troublé profondément.
Dans un élan, il lui prit la main. Il la jugea froide et sèche comme une patte de poulet sectionnée. Il la lâcha presque aussitôt.
— J’aimerais te tutoyer, dit-elle. Mais le vieux en mourrait.
— Tutoyez-moi tout de même, nous verrons bien !
Elle pouffa.
— Ah ! tu deviens cynique, garnement ! C’est bon, cela, très bon. Ça vous cuirasse contre la sensibilité.
La Rolls allait l’amble sur la route la plus meurtrière d’Europe. Lambert regardait la nuque du Philippin, menue comme une tige d’arbrisseau. Sa casquette noire lui descendait aux oreilles et il parvenait à conduire sans bouger son buste grêle.
— Vous me parliez de votre jardin secret, tout à l’heure, Milady. Ce coin à part où vous vous éclatez. Puis-je me permettre de vous demander où il se trouve ?
— Dans ma tête, voyons, Lambert ! Ce coin c’est Dieu. Je m’adresse à Lui, mentalement, sans châtier mon vocabulaire parce qu’il sait tout de moi et que si je cherchais des mots pour Lui parler, Il hausserait Ses augustes épaules. Tu devrais essayer d’en faire autant, il en résulterait progressivement comme une force spirituelle qui te soutiendrait.
— Je n’ai pas la foi ! riposta Lambert.
— Imbécile ! La foi, ça n’existe pas ! C’est Dieu qui existe. Ceux qui prétendent avoir la foi se trompent et ceux qui assurent ne pas croire en Dieu se mentent. Dieu est en nous ! Nous naissons avec Lui comme avec notre cœur, notre rate ou nos deux jambes. Je suis Dieu, tu es Dieu et ce con de Pompilius l’est également.
— Je ne me sens pas Dieu, déclara Lambert, buté.
Il tourna vers elle sa gueule d’amour ensoleillée.
— Mais vous, je ne dis pas. Alors j’essaierai de vous prendre secrètement à témoin de mes misères et de mes fantasmes.
— Commence à haute voix, mon amour, je te dirai si tu es dans la bonne voie.
Il ferma les yeux, se renversa sur la banquette et attendit. Le parfum de la vieille insistait, le chavirait.
Il murmura :
— Milady, je viens de me vider les couilles avec une connasse de rencontre, et je me sens bien. Il restait une larme de sperme sur mon pantalon, vous avez sauté dessus et l’avez absorbée. Je sais à quoi correspond ce geste : à un pacte ! Je sais qu’il n’est pas impur. Milady, je suis votre amant impossible, votre fils impossible. Mais je représente beaucoup plus que cela : votre ultime rencontre avec la vie. Votre dernière plage de sable fin. Je suis celui qui vous tenait par le bras pour vous entraîner dans la mer et qui vous a volé une bague et qui pleurait ensuite de vous l’avoir prise. Je m’emparerai de ce diadème qui vous amuse, Milady. Je sais comment je m’y prendrai. Mais il me faudra de l’aide. D’abord en faire exécuter une copie en se référant à la photographie figurant dans la revue des milliardaires. Ensuite un comparse devra jouer une scène mélodramatique dans un lieu que je lui indiquerai. Moi, je ne connais personne, mais vous devez pouvoir trouver ce genre de main-d’oeuvre avec toutes les étranges relations que je vous devine. Le 16 juin au soir je déposerai ce diadème sur votre tête. Et vous l’aurez mérité, car vous êtes une reine !
Lady M. se sentit venir des larmes et détourna la tête.
Une chaleur stagnante pesait sur le jardin désert. Lambert sentait sa chemise de coton coller à sa peau. La chaînette d’or que lui avait offerte Milady était gluante et lourde à son cou.
Le salon de coiffure de l’hôtel occupait une petite construction basse, crépie de plâtre ocre, indigne de sa réputation. Un maître de l’art capillaire y exerçait pourtant ses talents, prodiguant coupes et brushings à certaines des têtes les plus connues ou les plus frivoles de la planète.
Cet appentis de fortune avait été aménagé provisoirement en attendant de fastueuses réalisations qu’on remettait d’année en année. Mais les femmes huppées de Marbella avaient pris l’habitude de se presser dans ce salon précaire qui ne comportait que quatre fauteuils. La porte vitrée pour épicerie de village s’ouvrait sur un semblant de terrasse où rouillaient une table de fer et quelques sièges déglingués. Lambert occupait l’un d’eux. Les mains croisées, ses jambes allongées, il offrait son visage au soleil dont il aimait la cuisante caresse. Une odeur composite de cheveux brûlés, d’huile parfumée, de crème dépilatoire et de shampooing agressait ses narines. L’œil vague et ébloui, il regardait un néflier proche dont les fruits orangés le tentaient ; mais il devait se tenir prêt et renonçait à satisfaire sa gourmandise.