tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Messieurs, il ne m’appartient pas… Il n’est pas dans mon pouvoir… Je dépasserais mes fonctions si j’accédais à votre désir… Il faut que j’en réfère à…
— Dé-ci-sion im-mé-diate ! Dé-ci-sion im-mé-diate !
— Soyez raisonnables !
— Dé-ci-sion im-mé-diate !
Le gouverneur gravit deux marches.
— Il se sauve ! Il a peur ! crièrent quelques voix.
Le gouverneur gravit trois marches.
— Hou ! Vieille canaille ! Suppôt de l’autocratie ! Traître !
Le gouverneur était sur la plate-forme supérieure.
— On aura ta peau !
À ces mots, le gouverneur pirouetta comme une marionnette et disparut à l’intérieur du palais. Les lourdes portes de bois blond se refermèrent en claquant. Un rire énorme secoua la foule.
— Bon voyage !
Akim se sentait enflammé de honte et de hargne. C’était l’empereur, c’était la Russie que cette meute de va-nu-pieds insultait en la personne du gouverneur. De toute son âme, il haïssait ce bric-à-brac de Juifs et de Polonais, aux faces allumées d’insolence. Cependant, il ne les détestait pas pour leur race, pour leur religion. Se fût-il trouvé devant une foule russe, que son indignation eût été la même. Il exécrait la foule, parce qu’elle était la foule. En présence d’une armée ennemie, on était saisi, d’abord, par le sentiment de son organisation combative. Les hommes se déboîtaient les uns des autres avec exactitude. Il y avait les chefs, et on les reconnaissait à des signes conventionnels. Et il y avait les soldats, qui étaient dénombrés par formations. Et il y avait les bêtes, tant par escadron. Et les munitions, tant par homme. Et chacun, de l’homme à la bête, de l’officier à l’ordonnance, avait sa place, et son volume, et son coefficient de responsabilité. L’armée, c’était l’ordre. La foule, c’était le désordre. On ne pouvait pas aimer l’armée et la foule à la fois. Akim devinait qu’il préférait l’armée japonaise à la foule russe. C’était absurde, révoltant peut-être, mais c’était comme ça ! Plus il contemplait cette masse amorphe et bourdonnante, plus il se découvrait impitoyable envers elle. Instinctivement, il cherchait des yeux les généraux de cette troupe en vestons et en bonnets de peau, l’état-major de cette pouillerie civile. Mais il ne voyait rien devant lui, que des visages interchangeables, alignés sur le même plan. C’était une chose extraordinaire que cette absence totale de « promontoires ». La foule était plate. La foule n’avait pas de chef visible. Elle était son propre chef. Ou plutôt, chacun était chef et soldat en elle. Chacun était en tous et tous étaient en chacun. La foire aux gueules. Une vaste saloperie sans étoiles. Les cordonniers, les tailleurs, les tripiers, les fripiers, les voyous, les putains, les maçons, les usuriers, les petits fonctionnaires à durillons, les pères de famille vicieux et les nourrices pelotables, toutes les humbles réserves de la termitière, avaient coulé de leurs alvéoles et stagnaient là, devant lui, inemployées. Des consignes avaient traversé la cire jaune de leurs oreilles. Des formules de feu avaient fondu la poisse de leurs cils. « Nous aussi, nous sommes des hommes. Nous aussi, nous avons des droits. Nous aussi, nous allons diriger le monde. » Et, du taudis, ils étaient descendus sur la place publique. Ils avaient troqué leur boutique contre l’univers. Ils prétendaient gérer la Russie, puisqu’ils géraient une mercerie, ou savaient lancer la navette. Quelle formidable audace se dépliait dans ces crânes de quatre sous ! Quel fol orgueil redressait ces carcasses hétéroclites ! Où voulaient-ils en venir ? Se croyaient-ils vraiment de taille à discuter les affaires d’État ? Dire que dans chacune de ces cinq mille têtes mijotaient la même petite cuisine élémentaire, le même petit plat du dimanche, le même idéal passe-partout ! La liberté pour tous. L’égalité pour tous. La fortune pour tous. Les loisirs pour tous. La dignité, le talent, l’instruction, la chance, le clystère, le caviar, la vodka, le spasme hebdomadaire et le crachoir nickelé pour tous. Tout pour tous ! Voilà ce que les intellectuels socialistes avaient trouvé pour soulever le monde. Ils n’avaient pas cherché loin. Ils avaient misé sur la plus sotte, la plus vulgaire, la moins réalisable de toutes les idées humaines. Et, parce que cette idée était sotte, vulgaire, irréalisable, elle avait embrasé les masses. La Russie entière avait la danse de Saint-Guy. La Russie entière partait pour une croisade contre les nuages. On appelait ça : l’éveil du peuple. Il aurait mieux fait de dormir, le peuple !
— Libérez les prisonniers !… Le gouverneur !… Nous voulons le gouverneur !…
Le gouverneur ? Et puis quoi encore ? Le tsar, peut-être ? « Qu’on lui amène le tsar, à cette assemblée de cloportes ! Et plus vite que ça ! Et qu’il s’explique. Et qu’il demande pardon ! Et qu’il promette des sucreries ! Ne sont-ils pas les plus forts et les plus intelligents ? Ne savent-ils pas, mieux que quiconque, ce qu’il importe de faire aussi bien pour sauver l’empire que pour éviter de payer la patente ? »
— Le gouverneur !
Akim devinait, avec une précision intense, qu’il représentait le pouvoir, la règle, la certitude, le bien éternel en face des forces mauvaises. Il lui poussait des ailes d’ange exterminateur. Il lui venait des envies sublimes de nettoyage et d’anéantissement. Laver cette racaille à grands seaux de vérité glacée. La refouler à coups de fouets plombés dans ses cavernes noires d’ignorance et d’odeurs recuites. Rétablir la lumière du tsar sur la ville. Qu’attendait-on pour charger ! L’inertie de la troupe encourageait les rebelles. Des poings se haussaient et se balançaient, comme de gros chrysanthèmes, sur le fumier brun de la foule. Des milliers de gencives prolétariennes mâchaient les mêmes prières et les mêmes malédictions.
— Le gouverneur ! Qu’il revienne ! Qu’il libère les prisonniers !
Le colonel commandant le régiment reparut devant le front de la cavalerie. Il s’approchait de l’escalier de marbre sur sa jument noire, qui faisait des pointes. Il s’arrêta. Il devint une image à la plume, fine et pure, seule et bien dentelée, devant le chaos informe de la place. Et, tout à coup, il cria, si fort, si bien, que les soldats relevèrent instinctivement la tête. Sa voix lançait des mots comme des pierres :
— Eh ! vous autres ! Dispersez-vous !
Des glapissements isolés lui répondirent :
— On attend le gouverneur !… Qu’il libère les prisonniers, et on s’en ira !…
— Vous avez vu le gouverneur. Il vous a dit ce qu’il avait à vous dire. Maintenant, il ne vous reste plus qu’à vider les lieux.
— Pas avant qu’il ait accepté ! piailla une femme.
— Non ! non ! pas avant qu’il ait accepté ! reprirent d’autres voix mal assurées.
Le colonel se dressa sur ses étriers :
— Le gouverneur n’est pas à votre disposition. Son rôle est achevé. Le mien commence. Pour la troisième fois, je vous intime l’ordre de vous retirer chez vous. Est-ce compris ?
Une fierté amoureuse enflammait le cœur d’Akim. Le colonel avait parlé comme il aurait voulu pouvoir parler lui-même. C’était l’armée entière qui s’était exprimée par sa voix. Déjà, la populace mollissait sur ses pattes torves. Çà et là, se faisaient des charrois d’épaules prudentes, des ressacs de dos et de chapeaux craintifs. Une figure filait, comme une aile rose, à travers l’épaisseur mouvante de la foule. Une pancarte oscillait, malade, et piquait du bec dans le flot. Le Juif du premier rang avait disparu avec ses fillettes.