Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
— Comme soirée, on a vu mieux, dit Matt.
— Du vin, des amis. Qu’est-ce que tu veux de plus ? Annie le poussa vers la table.
— Allez, Matt, assieds-toi. Si tu essaies de nous aider, tu vas être dans nos jambes.
Il la regarda évoluer dans la cuisine, les cheveux en désordre, adorable dans sa chemise de nuit. Ils n’avaient pas fait l’amour, cette nuit. À cause de la grippe de Taiwan. Mais ça faisait longtemps, bien trop longtemps. À cinq reprises, au moins, Matt avait été à deux doigts de la demander en mariage, et chaque fois il avait éludé le problème, se retranchant derrière quelque vestige de culpabilité ou simplement la peur de perturber le statu quo. J’aurais dû le lui proposer, songea-t-il. On aurait eu plus de matinées comme celles-ci, plus de nuits ensemble.
Rachel était étrangement gaie, en servant les œufs brouillés. C’était un rare plaisir, de la voir sourire. Quand elle était petite, encore bébé, ce sourire était contagieux. Celeste l’emmenait en courses et les gens, des inconnus, la complimentaient : « Il a l’air si heureux, votre bébé. » Heureux bébé, heureuse fillette. Il avait fallu la mort de Celeste pour effacer ce sourire, et Matt s’étonnait de l’intensité de sa propre réaction à présent qu’il le voyait réapparaître. Depuis quand n’avait-elle pas souri ainsi ? Pas un sourire forcé ou tiède, non. Le vrai grand sourire de Rachel.
Mais c’était une pensée à la fois triste et dangereuse que Matt s’empressa de réprimer en fixant son regard sur la surface vernie de la table.
Rachel vint le rejoindre. Pas Annie.
— Tu ne manges pas ? demanda-t-il.
— C’est déjà fait. Il faut que je m’habille. Prenez votre temps, tous les deux.
Elle quitta la pièce, mais Matt remarqua le coup d’œil complice qu’elle échangea avec Rachel avant de franchir la porte.
Il regarda sa montre ; la date avait sauté un jour. Comment était-ce possible ? Dans son rêve, il avait eu l’impression de dormir bien trop longtemps. Mais ce n’était qu’un rêve. Concentre-toi, songea-t-il. Un instant, il eut peur que le monde ne se dissolve soudain autour de lui, que les murs de la réalité ne s’effondrent pour révéler… le néant.
— Tu veux écouter la radio ? proposa Rachel.
Sûrement pas.
— Non… je t’en prie.
Pour des raisons qu’il refusait d’admettre, il redoutait ce qu’il pourrait entendre à la radio.
Elle eut un léger mouvement de recul.
— Excuse-moi, papa.
— Ce n’est pas grave.
Elle chipota sur ses œufs. Le silence de la pièce devint soudain pesant ; Rachel ne souriait plus.
— Papa, dit-elle. Je vais bien, je t’assure.
— Mais évidemment, que tu vas bien.
— Tu t’inquiètes pour moi, je le sens, mais ça va. Franchement… Papa ?
Son regard était intense.
— Papa, tu as rêvé, cette nuit ?
Cette question… Insupportable. Il réprima une furieuse envie de fermer les yeux et de se boucher les oreilles. Il détourna la tête et répondit, la voix lourde d’une honte coupable :
— Non, ma chérie. Je n’ai pas rêvé. Pas rêvé du tout.
Il raccompagna Annie par la route de la côte.
Le calme régnait sur Buchanan, aujourd’hui. Un calme normal de samedi, et non pas celui, bizarre et angoissant, de la veille. Les gens profitaient de la fraîcheur matinale pour tondre leur pelouse, biner leur jardin ou faire leurs courses. Matt s’abandonna quelques instants au plaisir de cette paix provinciale.
Une brume bleutée s’accrochait à flanc de montagne. L’air riche d’odeurs de résine et d’asphalte chaud entrait par les vitres ouvertes. La route sinuait paresseusement devant les docks où un chalutier se reposait dans sa robe rouille ; elle traversait ensuite le quartier commercial et grimpait au-delà de la falaise, jusqu’à la cité où habitait Annie.
Il n’avait jamais compris pourquoi elle avait choisi de vivre dans ce quartier plutôt miteux de la ville, dans un vieil immeuble sans ascenseur aux murs de carton. Elle ne s’en était jamais expliquée. Il y avait beaucoup de choses, encore, qu’Annie n’avait jamais expliquées. Où disparaissait-elle tous les seconds samedis du mois, par exemple ? Ou bien pourquoi n’avait-elle jamais remplacé son mobilier, correct mais très défraîchi ?
Elle l’invita à monter, et il accepta son invitation. En dépit de cet apparent dénuement, l’appartement correspondait exactement à ce qu’on pouvait attendre d’elle : une chambre et un grand living surplombant la baie, à peine meublés, des planchers bien entretenus, la vieille chatte tigrée, Beulah, assoupie dans une flaque de soleil. Le décor était aussi parcimonieux que dans une maison japonaise ; chaque détail avait son importance.
Annie versa le café dans le filtre. Beulah avait le ventre plein ; les voisins s’étaient occupés d’elle. Les bruits de la cuisine la laissaient indifférente. La cafetière commença à gargouiller.
— Il faut qu’on parle, Matt, dit Annie.
Une proposition annonciatrice de débordements émotionnels imminents. Il se sentit pris au piège. Campé devant la fenêtre, il regarda l’océan étirer le bleu et le calme ondoyant jusqu’à l’horizon. Fallait-il vraiment qu’ils parlent ? Le silence n’était-il plus d’or ?
— Matt ? Tu as rêvé, cette nuit ?
Il l’aurait presque haïe pour cette question.
— Rachel m’a demandé la même chose.
— Ah bon ? Et que lui as-tu répondu ?
— Que non.
— Je ne pense pas qu’elle t’ait cru.
— Elle ne l’a pas dit.
— Moi, je ne te crois pas.
Il quitta à contrecœur l’océan ensoleillé pour se tourner vers elle.
— Où veux-tu en venir, Annie ?
— J’ai rêvé, dit-elle. Rachel a rêvé. Je suppose que chaque être humain sur la Terre a rêvé. Même toi.
Il avait l’envie irrépressible de fuir. Il transpirait, son corps était tendu comme celui d’un boxeur prêt à l’attaque ; malgré lui, il se formula le diagnostic évident : Déni de la réalité. Tu nies ce que tu ne veux pas voir.
Il s’assit à la table de pin laqué d’Annie et ferma les yeux. Beulah se frotta contre ses jambes. Il la prit sur ses genoux ; elle se mit aussitôt à ronronner.
— D’accord, dit-il, décidé. Raconte-moi ton rêve.
Mais ce n’était pas un rêve, dit Annie. C’était une visitation, et les agents de cette visitation avaient été les microorganismes – ou les machines – dont Jim Bix lui avait parlé.
(— Non, Matt, ne me demande pas comment je suis au courant de ces choses. Je le sais, c’est tout. Laisse-moi finir.)
Ces microbes n’étaient ni des organismes vivants ni des robots, expliqua Annie ; ils relevaient des deux à la fois, et de bien d’autres choses encore. Ils pouvaient se reproduire et étaient même, à leur manière, doués d’intelligence. Ils avaient été semés dans l’atmosphère par milliards de milliards, disséminés jusqu’aux confins de la planète et, fin juillet, ils avaient colonisé absolument tous les organismes humains de la Terre. La semaine précédente, ils avaient commencé à se reproduire ; leur croissance et leur activité étaient responsables des résultats alarmants en hématologie.
Leur rôle consistait à être les porte-parole du vaisseau. Autrement dit, les Voyageurs.
Annie les appelait les « Voyageurs » parce que c’était ainsi qu’ils se définissaient eux-mêmes. À l’instar des microbes qu’ils créaient, ils n’étaient pas de nature organique. Mais au contraire de leurs créations, ils l’avaient été, à une époque reculée. Ils avaient été à la fois organiques, et assujettis à la planète : créatures tenant de l’éponge itinérante, agglomérées dans les cuvettes riches en méthane abandonnées par la marée, sur une lune grosse comme la Terre gravitant autour d’une étoile inconcevablement lointaine.