Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Les incendies qui, malgré tout, éclatèrent furent le fait du hasard, et non de la négligence. À Chicago, Aggie Langois, une mère célibataire sans revenus, fut arrachée à un rêve puissant – qui n’était pas un rêve – par les flammes qui sortaient de sa prise murale vétuste et léchaient les rideaux de la chambre. Elle prit son bébé endormi et son fils de trois ans, réveillé mais très calme, et descendit hâtivement jusque dans la rue, un étage plus bas. Là, elle eut la surprise de voir les autres locataires de l’immeuble sortir posément derrière elle. Le petit dealer de crack du troisième portait le cul-de-jatte du quatrième ; et la bête noire personnelle d’Aggie, sa voisine, une serveuse de bar qui avait la sale manie de faire la bringue à des heures indues, quand les enfants essayaient de dormir, avait apporté plusieurs couvertures ; elle en tendit trois à Aggie sans dire un mot.
Quelqu’un avait pris le temps de composer le 911. Les pompiers arrivèrent, rapidement, mais dans un silence angoissant. La brigade déroula des lances avec une aisance et une économie de mouvements remarquable. C’était comme s’ils n’étaient qu’en partie éveillés : ne fonctionnait que la fraction d’eux-mêmes nécessaire pour effectuer le travail, et l’effectuer avec efficacité. Un locataire du bâtiment voisin – qu’elle ne connaissait pas – proposa son canapé à Aggie et un petit lit pour les enfants. Elle accepta.
— C’est une nuit bizarre, dit-il, et Aggie hocha la tête en silence, trop hébétée pour parler.
En moins d’une heure, l’incendie avait été maîtrisé et les locataires de l’immeuble disséminés dans de nouveaux quartiers, le tout dans un silence étrange et digne. En sécurité, ses enfants sains et saufs près d’elle, Aggie se remit à rêver.
En dehors des échanges téléphoniques, communications locales et programmes internationaux s’appauvrirent. En quelques heures, les fréquences terrestres radiophoniques s’étaient très sensiblement réduites. La nuit fondit sur les villes occidentales de Lima, Los Angeles et Anchorage, et commença à encrer l’océan, tandis que les Israéliens voyaient leur programme par satellite C.N.N. s’interrompre brusquement en raison d’une « défection imprévue du personnel », selon le commentaire fatigué d’un présentateur d’Atlanta. Devant leur écran désormais vide et parasité, les abonnés de la chaîne câblée se tournèrent vers l’horizon, pressentant quelque chose d’anormal, de très anormal ; et c’était étrange, ce calme qu’ils ressentaient ; et puis cette somnolence qui se saisissait d’eux, doucement, tout doucement. Vraiment étrange…
Certains résistèrent plus longtemps que d’autres. Par quelque fantaisie de volonté ou de constitution, des individus purent s’affranchir de leur somnolence, ou du moins la retarder quelques instants, quelques heures.
Un représentant d’une marque de chaussures d’Abbotsford, dans le Michigan, au volant d’une Chrysler de location au nord de Denver, réfléchissait au véritable miracle dont il venait de bénéficier. Il était attendu à l’hôtel Marriott à Fort Collins pour participer à un congrès de marchands de chaussures, débutant par un « buffet de réception » à 7 heures, nom de Dieu, du matin. Le miracle tenait au fait qu’un désastre inexplicable lui avait épargné la contrainte des œufs brouillés et du bacon avec un bataillon de commerçants ensommeillés.
Ce miracle avait, semble-t-il, débuté peu après le coucher du soleil, quand son avion avait atterri à Stapleton. L’aéroport était presque vide bien qu’encombré d’avions immobilisés au sol. Au moins la moitié des passagers, sur son vol, étaient restés à bord, roulés en chien de fusil sur leurs sièges. En transit, supposa-t-il. Tout de même, il trouva le fait curieux. Le terminal lui-même paraissait immense, vide et étrangement silencieux. Ses bagages mirent une éternité à arriver et l’employée du comptoir Hertz était si distraite qu’il eut du mal à capter son attention suffisamment longtemps pour qu’elle rédige le contrat de location. Ensuite, sur la route, en direction du nord, il fut surpris par la fluidité de la circulation. Les voitures s’arrêtaient sur la bande d’urgence, une à une, jusqu’à ce qu’il fût le dernier à rouler. Il fredonnait machinalement en écoutant une chanson d’Eurythmics qui semblait rebondir dans sa tête comme une boule de loto dans son panier. Puis la station des vieux tubes se tut abruptement et il tenta de trouver autre chose ; seule une station de musique country répondit mais, à son tour, elle ne tarda pas à devenir muette. Pas normal, se dit-il. Pire que ça, même. La situation avait largement dépassé le stade du « pas normal », et aurait dû lui inspirer une véritable terreur.
Il s’arrêta sur la bande d’urgence, comme tout le monde, et sortit de sa voiture. Puis il grimpa sur le toit et s’y assit, balançant ses talons contre la porte passager, parce que… pourquoi pas, après tout ? Parce qu’il comprit, en un éclair fiévreux, qu’il vivait la fin du monde. Un monde qui finissait de façon inattendue, singulièrement somnolente, mais qui finissait bel et bien, et lui, il était encore vivant, jusqu’au bout, assis sur le toit de sa Chrysler couleur bouse de vache dans un costume bon marché, percevant pour la première fois le calme d’une nuit abandonnée de tous, une nuit sans bruits humains. Le balancement de ses pieds sur la voiture résonnait étrangement fort, et le vent murmurait à travers les champs de céréales, et l’odeur des engrais se mêlait à celles de son moteur brûlant et de sa propre sueur âcre, et un chien aboya quelque part, et les étoiles brillaient comme des gemmes dans le ciel… et tout cela participait du même phénomène, le calme, comme il le nomma, et c’était impressionnant, effrayant. Il pensa à sa femme, à son fils de sept ans. Il était certain – encore une certitude qui lui venait d’il ne savait où – qu’eux aussi étaient victimes de cette chose, quelle qu’elle fût. Ce qui lui permit plus aisément d’accepter l’inévitable. Il fut soudain pris de vertige ; il était trop seul sur cet immense plateau. Alors il descendit de son perchoir pour rentrer dans le cocon de sa voiture, où le silence hurlait plus fort encore. Là, il s’allongea sur la banquette en similicuir et obéit à un tardif et impérieux besoin de dormir.
Entre autres choses, il rêva qu’une montagne commençait à naître dans le champ non loin de sa voiture – une montagne aussi grosse que n’importe quelle montagne de la Terre, et aussi parfaitement ronde qu’une bille.
Quelque mille huit cents kilomètres plus bas, Maria Montoya, une hôtesse privée de luxe, ainsi qu’elle aimait à se définir elle-même – ou une pute, ainsi que ses clients étaient occasionnellement assez maladroits pour le lui chuchoter, ou le lui hurler sous l’empire de leurs transports passionnels –, s’efforçait d’honorer un rendez-vous avec un homme d’affaires allemand qu’elle devait retrouver dans un des hôtels touristiques sur l’avenue Juárez dans le quartier Zócalo de Mexico.
Respecter cet engagement, pure routine pour Maria, releva mystérieusement du tour de force. D’abord, impossible de trouver un taxi, ce soir-là. Une belle vacherie. Elle qui ne se déplaçait qu’en taxi. Elle avait même un arrangement avec une compagnie, Taxi Metro : elle laissait la carte de la compagnie sur la table de chevet du client en échange de quoi elle bénéficiait d’une réduction de dix pour cent sur ses déplacements. Mais ce soir, pas de taxis ; le standard de la compagnie ne répondait même pas. Et de toute façon, les rues étaient encombrées de véhicules garés le long des trottoirs comme des caillots de sang agglutinés dans une vieille artère. Toute la ville semblait frappée de paralysie. Pire qu’un tremblement de terre ! Bien sûr, il n’y avait eu ni tremblement de terre ni désastre d’aucune sorte, en apparence tout du moins. L’origine de cette confusion générale était de nature bien plus mystérieuse… mais Maria n’avait que faire des détails. Elle se sentait fiévreuse, hébétée, mal à l’aise. Obstinément, elle se concentrait sur son rendez-vous avec son client. Un industriel plein aux as. Un nabab du presse-purée et de la râpe à fromage. Elle essaya de téléphoner pour le prévenir de son retard ; les téléphones marchaient, a priori, mais le standard de l’hôtel ne répondait pas. En désespoir de cause, Maria quitta sa chambre en jurant et sortit dans la nuit désagréablement chaude, poisseuse et stagnante ; elle marcha un bon kilomètre jusqu’au quartier des hôtels le long de toutes ces voitures en panne. Non, même pas en panne, car les conducteurs s’étaient garés sur le côté, parfois directement sur le trottoir, laissant une voie libre au milieu de la chaussée ; ils avaient aussi pris soin d’éteindre les phares et le moteur. Les voitures n’étaient plus que de sombres cavernes et, par les vitres, ouvertes pour la plupart, Maria distinguait les silhouettes affaissées des passagers endormis. Pas morts – ce qui l’aurait perturbée –, simplement endormis. Comment le savait-elle ? Impossible à dire. Mais la certitude était là, en elle.