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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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Et Simon s’était réveillé avec la suspicion glacée que sa propre vie, sa propre culture, tout ce qui l’entourait, tout ce qu’il affectionnait, pouvait, en essence, être aussi retors et cruel que les autels de pierre et les déités kaléidoscopiques des Aztèques.

Sa foi le soutint pendant ses années d’études, jusqu’à son diplôme de théologie, jusqu’à sa nomination à la paroisse. Simon était un chrétien réfléchi, et, dans ses bons jours, il soupçonnait ses doutes de le rendre plus fort. À d’autres occasions – quand les brouillards d’hiver enveloppaient Buchanan, ou lors de nuits sans lune, quand les pins semblaient prendre l’aspect hérissé de Tlaloc, le dieu de la Pluie aztèque, sur l’odieuse fresque du palais de Tepantitla –, il regrettait que ces mêmes doutes ne puissent être déracinés de son esprit, annihilés à la lumière d’une foi si intense qu’elle supprimerait tous les replis obscurs de sa conscience.

Et puis, cette nuit, il avait fait un rêve très différent.

Il s’éveilla avec circonspection, comme s’il explorait un monde transformé et imprévisible.

Et Simon sentit ce monde s’éveiller lui aussi autour de lui. S’éveiller d’un sommeil très grave et très particulier.

Mais le monde immédiat, son monde à lui, n’avait pas changé : même lit, même chambre, même plancher grinçant.

Le beau temps était toujours là, aussi. Simon ouvrit les doubles rideaux de sa chambre. Le presbytère était une maison de bois construite juste après la Seconde Guerre mondiale, près de l’église, dans le vieux quartier de Buchanan qui s’étageait à flanc de colline depuis la baie. Une maison modeste : son seul luxe était la vue qu’elle offrait. Le ciel matinal, lumineux, se noyait dans l’océan. Le vent léchait l’écume sur la crête des vagues.

Simon savait que c’était un monde transformé, mais pas neuf. Ou plutôt, c’était dans le paysage humain que se situait la transformation.

Ils œuvrent à l’intérieur de nous, maintenant.

Il se rasa et étudia pensivement son visage dans le miroir de la salle de bains. Il avait sous les yeux un homme émacié de quarante-cinq ans, au front dégarni et à la barbe grisonnante, très ordinaire. Mais ne sommes-nous pas tous devenus remarquables en dedans ? songea-t-il. Après s’être habillé, il descendit pieds nus au rez-de-chaussée. Une petite privauté qu’il s’autorisait dans la maison par belle matinée estivale. Sa bonne, Mary Park, condamnait cet écart de conduite. Elle avait pour ses pieds le regard outré qu’elle aurait réservé à quelque chose d’obscène ou de fort mauvais goût, et secouait la tête avec réprobation. Pour être franc, Simon s’autorisait une certaine admiration pour ses pieds. Des pieds on ne pouvait plus banals, dépourvus d’artifice et de beauté. En accord avec son rigorisme protestant.

Après avoir frappé, Mme Park entra alors que Simon allumait sa petite télévision dans le salon – en réalité la télévision de l’église, généralement réquisitionnée le dimanche pour les séances vidéo du catéchisme. Le presbytère recevait la chaîne câblée depuis juin dernier aux frais de Simon et dans le but avoué de satisfaire sa passion des informations. Ce matin, il regarda le journal de C.N.N. où une présentatrice passablement ahurie brossait un tableau confus de la situation générale des trente-deux dernières heures. Apparemment, l’Asie dormait encore. Simon, un instant, imagina la Terre comme un animal, un ours, peut-être, groggy au sortir de son hibernation et titubant vers la lumière.

Mme Park lui adressa un « bonjour » distrait. Elle ignora ses pieds nus et entreprit de préparer le petit déjeuner : deux œufs, du bacon et des toasts beurrés – un péché cholestérolique auquel il n’avait jamais pu renoncer. En tout cas, il avait une faim de loup, ce matin. Il avait dormi une nuit, une journée, et une autre nuit. Il songea avec quelque angoisse au matin qu’il avait manqué, au silencieux après-midi que personne n’avait vu.

Mme Park semblait suivre les informations depuis le seuil de la cuisine. Simon força le son à son intention.

« On ne peut nier l’évidence de ce sommeil forcé, disait la présentatrice. Curieusement, aucun accident n’a été signalé. Il a été suggéré en revanche que cette expérience procédait d’un contact direct, presque télépathique, avec le vaisseau. »

Etc. Simon se demanda combien de temps encore durerait ce simulacre d’objectivité. Comme s’ils n’étaient pas tous conscients de cela, grand Dieu.

Personne ne voulait mettre un nom sur ce qui les attendait. Élysée, songea-t-il. Le séjour des bienheureux. Jérusalem. Illud Tempus.

Sur l’ordre de Mme Park, il se replia dans la cuisine. Le petit déjeuner avait-il jamais senti aussi bon ? À moins que ce ne fût son corps qui soit déjà différent ?

Elle tournait autour de lui.

— Mon père…

— Oui, Mary ?

— Vous avez rêvé ?

— Nous avons tous rêvé, Mary.

La bonne confessa :

— Je leur ai dit… je leur ai dit oui.

— Oui, Mary. Moi aussi.

Elle fut manifestement surprise.

— Vous, mon père ? Pourtant vous êtes religieux !

— Mais je le suis toujours, Mary. Je pense toujours l’être, du moins.

— Mais alors, comment avez-vous pu leur répondre oui ? Si je peux me permettre de demander, bien sûr.

Il considéra la question. Une question très épineuse. Beaucoup de ses croyances avaient été remises en cause au cours des trente dernières heures. Certaines avaient même purement et simplement disparu. Avait-il été tenté ? Avait-il succombé à la tentation ?

Il visualisa le temple de Tenochtitlán, vit l’arc décrit par les poignards d’obsidienne.

— À cause des Aztèques, répondit-il.

— Pardon ?

— Parce qu’il n’y aura plus d’Aztèques de par le monde, répéta le recteur. Ce temps est bel et bien révolu, désormais.

La question avait été posée sur un mode démocratique et il devenait rapidement évident que les oui étaient infiniment plus nombreux que les non.

Mary Park avait répondu oui, et Ira, son mari, également. Et chacun avait su la réponse de l’autre quand, sitôt réveillés, ils avaient échangé un regard sur le traversin. Ira avait soixante ans, sept ans de plus que Mary. Il était resté tout le printemps et tout l’été cloîtré à la maison à cause de son emphysème. Faible comme un gosse, il passait des journées interminables partagées entre les jeux télévisés du matin, les films de l’après-midi, et les revues de sport auxquelles il était abonné. Ce matin, il s’assit dans le lit et inspira profondément, pour voir… Il toussa, mais pas aussi douloureusement que la veille. L’air sentait bon. Un petit air doux de matinée d’été, plus frais que l’oxygène de l’hôpital. C’était comme un souvenir longtemps enfoui qui affleurait soudain la conscience. Voulez-vous vivre ? Oh oui, bon sang ! Ce matin, il avait une furieuse envie de vivre. Même s’il lui fallait, au bout du compte, le payer d’une certaine étrangeté.

Allongé dans son lit, Ira Park envisagea brièvement la possibilité de retourner chez Harvest, la quincaillerie où il avait, vingt-cinq ans durant, travaillé derrière le comptoir. Et puis il se dit que non. Vingt-cinq ans à jouer les vendeurs, c’était largement suffisant pour une seule vie. Il pourrait trouver d’autres occasions pour les vingt-cinq ans à venir. Ou les vingt-cinq siècles.

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