Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Il était vrai que le rêve du Président s’était manifesté quelques nuits avant le grand sommeil. Les contacts précoces avaient été de deux ordres : les grands malades et les très puissants. Les malades, afin que leur maladie ne les emporte pas à la dernière minute. Les puissants, afin que soit évitée toute erreur fatale.
— Je me l’exprime en termes de coopération, et non de collaboration.
— Je me l’exprime en termes de trahison, décréta Tyler.
— Vraiment ? Quel choix avais-je ? Existait-il une façon de résister ? La panique aurait-elle changé quoi que ce soit ?
— On ne le saura jamais.
— Non, sans doute. Mais, colonel, le procédé a été très démocratique. Reconnaissez-le. La question – la question de vie éternelle et de tout ce qu’elle implique – a été posée à tous. Vous pensez que j’aurais dû m’exprimer au nom de l’Amérique ? Mais je ne le pouvais pas, et je n’ai pas eu à le faire. L’Amérique s’est exprimée pour elle-même. Colonel, il est évident que vous avez été en mesure de refuser l’offre. Et tout le monde avait la possibilité de faire le même choix. Dans la grande majorité des cas, ils ne l’ont pas fait.
— Absurde, dit Tyler. Vous y croyez vraiment ? Pensez-vous que des créatures qui peuvent envahir votre métabolisme et occuper votre esprit ne sont pas capables de mentir ?
— Mais l’ont-elles fait ? Vous avez été aussi « envahi » que tout un chacun, colonel. Et pourtant, nous sommes là.
Ils s’installèrent sur un banc des jardins de la Constitution ; devant eux, les pigeons furetaient dans l’herbe. William se demanda ce que tous les bouleversements de l’épistémè du genre humain leur avaient apporté. Moins de touristes, sans doute. Mais ceux qui restaient se montraient plus généreux.
Il aurait dû apporter quelque chose pour les nourrir.
— Réfléchissez un peu à ce que vous affirmez, reprit Tyler. Ils ont pris contact avec tout le monde, selon vous ? Avec tous les êtres humains vivant sur Terre ? Y compris les bébés ? Les infirmes séniles des hospices ? Les criminels ? Les faibles d’esprit ?
— On m’a laissé entendre, colonel, que les enfants disent toujours oui. Ils ne croient pas à la mort, à mon avis. Un bébé ne maîtrise peut-être pas le langage, mais la question n’a pas été tout à fait posée sous forme de langage. Les bébés et les séniles ont en commun le désir de vivre, même s’ils ne peuvent le formuler. De même que les malades mentaux. Il existe une parcelle du soi qui comprend et répond. Et même les criminels, colonel – encore qu’ils ne soient pas au bout de leur peine, même s’ils acceptent ce don, car c’est un privilège qui n’est pas tout à fait gratuit : avec lui viennent la compréhension, la lucidité, et il y a beaucoup de choses terribles qu’ils n’ont peut-être pas envie de savoir sur eux-mêmes. Certains, parmi les pires d’entre eux, auront peut-être refusé l’offre.
Le colonel s’esclaffa ; un rire sonore et déplaisant.
— Vous avez conscience de ce que vous dites ? Si je vous comprends bien, je serais le président non élu d’une nation d’assassins.
— Pas tout à fait, colonel. Il existe d’autres raisons de refuser l’immortalité. La vôtre, par exemple.
Le colonel fronça les sourcils. Le terrain devenait glissant, songea William. Il inspira longuement et persista malgré tout :
— C’est comme de se regarder dans un miroir, n’est-ce pas ? Quand les Voyageurs parlent, ils parlent à ce qu’il y a de plus profond en vous. Non pas à l’image que vous avez de vous-même. Mais au cœur. À l’âme. Au soi qui représente tout ce que vous avez fait, tout ce que vous vouliez faire et vous êtes empêché de faire. Le vrai soi n’est pas toujours quelque chose de plaisant à voir, n’est-ce pas, colonel ? Le mien n’avait certes rien de flatteur.
Pour toute réponse, le colonel Tyler exhala un soupir défait.
Un soupir qui déplut aux pigeons ; ils s’envolèrent en nuage pour se poser de nouveau à quelques mètres de là, près de l’étang dont la surface fripée par la brise reflétait le ciel limpide.
Depuis une semaine, la circulation à l’intérieur de la Beltway demeurait fluide. Le Washington officiel avait commencé à fermer boutique, d’un accord tacite qui se passait de commentaires. Capitol Hill n’était plus qu’une ville fantôme. Pas plus tard que la veille, William était entré dans la rotonde où il avait écouté l’écho de ses pas se réverbérer dans le dôme qui coiffait le monument. Mais on remarquait encore des touristes, si tant est qu’on pût encore nommer ainsi ces gens qui venaient voir une dernière fois l’appareil ministériel d’une nation.
Certains longeaient calmement la grande allée du parc. William ne se sentait pas déplacé, parmi eux, mais ils semblaient en revanche mettre le colonel Tyler mal à l’aise.
— Je voudrais vous poser une question, dit Tyler.
— Prenez garde. Je suis un politique, colonel. Nous sommes réputés pour éluder les plus difficiles.
— Vous ne prenez pas les choses assez au sérieux, monsieur le Président.
Presque distraitement, Tyler effleura la crosse de son arme. Son regard demeurait vague. Et William songea que la folie du colonel n’était peut-être pas récente ; peut-être s’agissait-il d’une vieille folie que Contact avait simplement réveillée et libérée. La moindre provocation pouvait avoir des conséquences imprévisibles.
— Je suis désolé, je ne voulais pas être insolent. Continuez, je vous prie.
— Que se passe-t-il ensuite ? D’après votre scénario, s’entend.
William médita sa réponse quelques secondes.
— Colonel, ne connaissez-vous personne d’autre à qui poser cette question ? Une femme, une amie ? Un parent ? Je n’ai aucun titre officiel pour répondre ; les informations du premier venu valent les miennes.
— Je ne suis pas marié, répondit Tyler. Et je n’ai plus de famille.
Encore une pièce à ajouter à l’énigme Tyler : une solitude ancienne et cruelle. Tyler était un solitaire qui avait dû prendre Contact pour une exclusion définitive du genre humain.
Pensée terrible et glaçante.
— Sérieusement, colonel, c’est une question très difficile. Inutile de préciser que tout est déjà en train de changer. Des besoins neufs se créent, d’anciens disparaissent – et nous en sommes encore au stade où nous devons accepter ce bouleversement. Je crois que… avec le temps, ces corps de chair encombrants n’auront plus lieu d’être. Mais ce n’est pas pour tout de suite.
C’était une réponse honnête.
Tyler fixa sur lui un regard terrible où la peur se teintait d’indignation, de mépris.
— Et après ?
— Je l’ignore. Il faudra prendre une décision – une décision collective. Mais quelque chose me dit que notre planète martyrisée a besoin d’un renouveau. Et je pense que, très bientôt, elle y aura droit.
Ils avaient fermé une boucle et se retrouvaient à présent devant les grilles de la Maison-Blanche. Midi approchait ; la journée devenait chaude.
En dépit de la menace qui planait, William était las de ce duel verbal avec Tyler. Il éprouvait l’impatience d’un gamin trop longtemps enfermé.
— Eh bien, colonel ?
Il regarda Tyler dans les yeux.
— Avez-vous décidé de me tuer ?
— Je le ferais si je pensais que ça puisse être utile. Si j’étais convaincu que cette exécution permette de reconquérir un pouce de ce pays, Dieu m’est témoin que je vous tuerais sans la moindre hésitation.
Tyler porta la main à son cou et se massa distraitement la nuque.