Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Sa promenade forcée fut éreintante. À plusieurs reprises, elle faillit littéralement tomber de sommeil. Elle se trompa de direction et se trouva près du Palacio National, avec son horrible tezontle dominant la place paralysée et une centaine de voitures stationnées. Ses escarpins claquaient sur le trottoir et résonnaient bizarrement dans la ville assoupie.
Elle arriva à l’hôtel avec une heure de retard et un talon cassé. Sa détermination avait quelque peu fléchi pendant cette interminable marche et elle avait elle aussi envie de dormir. Mais elle prit néanmoins l’ascenseur jusqu’au quatorzième étage, remonta le couloir climatisé et parfumé aux effluves de pin jusqu’à la chambre 1413, frappa, puis, n’obtenant pas de réponse, ouvrit la porte.
Son client était dans la chambre, profondément endormi, naturellement. Un Allemand gras, en caleçon, ronflant sur le couvre-lit, la peau blanche comme un œuf et désagréablement velue. Maria fut prise d’une nausée soudaine – un risque du métier – qu’elle réprima aussitôt. De toute évidence, on n’avait pas besoin d’elle. Elle n’avait pas la moindre chance de réveiller cet homme qui avait pourtant fait un foin épouvantable pour qu’elle arrive à l’heure. Elle ferait mieux de rentrer chez elle… mais l’idée de refaire le trajet en sens inverse acheva de l’épuiser.
Consciencieuse jusqu’au bout, Maria posa une carte de Taxi Metro sur la table de chevet et s’allongea près de cet Allemand assoupi qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, auprès duquel elle dormit fort chastement, et dont elle partagea le rêve.
Le rêve progressa vers l’ouest. Le rêve traversa les îles Aléoutiennes de l’Alaska à la Sibérie. Le rêve descendit sur les antiques cités d’Asie : Hanoi, Hong Kong, Bangkok. Tokyo sombra dans un sommeil si concentré, si généralisé, que Hiroshi Michio, le dernier agent de la circulation à fermer les yeux sur les enseignes lumineuses de Akihabara, eut la sensation que tant de sommeil, tel un brouillard, finirait par s’élever pour obscurcir les étoiles.
Le sommeil fondit avec la nuit sur les steppes de Russie, traversa l’Oural et le Caucase ; telle une armée, il avança vers l’Ouest, franchit la frontière finlandaise, investit l’Ukraine et la Roumanie, puis la Pologne, sans rencontrer d’autre opposition que celle de la fraîcheur de la nuit.
Le sommeil conquit la Chine et déferla au Tibet, au Pakistan, en Inde, de Calcutta à Hyderabad.
Le sommeil s’empara de l’Afrique en quelques heures. Il progressa en direction du golfe d’Aden vers l’arrière-pays, enleva les enfants aux gros ventres qui basculèrent docilement dans son obscurité ; il suivit l’équateur à travers les jungles et les savanes et absorba les déserts pierreux d’Égypte, de Libye, d’Algérie ; il saisit sa dernière victime dans une poissonnerie de Dakar.
Le rêve pacifia les villes d’Europe, coupant court à la bande sonore de vacarme humain qui se déroulait sans répit depuis la fondation de Rome. Le rêve réduisit Berlin et Leipzig au silence ; bâillonna Naples et Milan ; fit taire le bourdonnement persistant de Paris et d’Amsterdam ; enjamba la Manche pour, enfin, conquérir Londres où quelques personnes affolées avaient capté l’extinction systématique du monde sur les ondes courtes de leurs radios désormais murées dans le silence, mais qui finirent par s’endormir comme tout le monde, et qui rêvèrent, comme tout le monde.
Le rêve fut le même pour chacun. Un rêve complexe, mais qui, dans son essence profonde, consistait en une seule question, une question qui se posa dans six milliards de cerveaux humains et dans plus de trois mille langues.
Voulez-vous vivre ?
DEUXIÈME PARTIE
Un sur dix mille
8
Buchanan s’éveille
Simon Ackroyd, docteur en théologie et recteur de l’église épiscopale de St. James depuis sa nomination à Buchanan en 1987, sortit d’un long sommeil en songeant aux Aztèques.
À la fin du XVe siècle, l’empire aztèque avait hissé la pratique du sacrifice rituel à un degré d’efficacité tel que, en 1487, huit mille individus – des prisonniers de guerre – furent en une seule fois systématiquement tués, le cœur arraché de la poitrine avec un poignard d’obsidienne. Les victimes s’alignaient sur des kilomètres. Ils avaient été enfermés, engraissés et drogués au moyen d’une plante nommée toloatzin afin de pouvoir supporter ce cauchemar sans se révolter.
Les Aztèques, à l’époque où Simon se documenta sur leur civilisation à l’université, avaient pour la première fois mis ses convictions religieuses à l’épreuve. Il avait été élevé dans le giron de ce qu’il reconnaissait à présent comme un christianisme largement expurgé, un catéchisme pastel dans lequel un doux Jésus sauvait l’humanité de l’adoration d’idoles païennes tout aussi « pastellisées » – cultes rendus dans les clairières à Athéna ou son demi-frère Dionysos. Le problème du Mal, dans ce tableau bucolique, n’apparaissait qu’en filigrane et de façon totalement abstraite.
Il y avait eu l’holocauste, bien sûr, mais Simon était parvenu à le rationaliser et à le considérer comme une abominable aberration, la face horrible d’un monde dans lequel le Christ ordonnait mais ne contraignait pas.
Les Aztèques, cependant… les Aztèques s’étaient logés dans son esprit. Sujet brûlant et douloureux comme une braise.
Il ne pouvait dissiper l’horrible et tenace vision de ces enfilades de prisonniers serpentant au milieu de colonnades de pierres anguleuses jusqu’au temple de Tenochtitlán. Une vision qui suggérait des mondes entiers payant toujours le poids de leurs péchés ; des siècles d’histoire insondable, sans Sauveur, et d’une cruauté inconcevable. Il imaginait les victimes des sacrifices et songeait : c’étaient des hommes. C’étaient des êtres humains. C’était leur vie, différente, terrible, et éphémère.
Et puis, une nuit, au séminaire épiscopal, il s’était vu en rêve parler à un prêtre aztèque – un homme maigre, au teint mat, avec une coiffe de plumes, qui avait interprété son effroi comme une crainte révérentielle, donc comme un compliment auquel il s’était efforcé de répondre. Nos couteaux sont accessoires, avait-il dit. Regardez ce que votre peuple a accompli. Vos roquettes, vos bombes sophistiquées… Chacune d’entre elles est un poignard d’obsidienne pointé sur le cœur de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ; chaque silo, chaque bombardier est un temple, soigné, ingénieux, résultat du travail conjugué d’une armée de techniciens, d’entrepreneurs, de politiciens, de contribuables. Votre peuple n’a rien à envier au nôtre, avait conclu le prêtre aztèque.