Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Et il me para�t bien �vident que, si je disposais d'une humanit� encore inanim�e et si je voulais l'�duquer et l'instruire et la remplir des m�mes mille mouvements divers, le pont du langage n'y suffirait point.
Car certes nous communiquons, cependant les mots de nos livres ne contiennent point le patrimoine. Et si je prends des enfants, et si je les brasse et si je les enseigne chacun dans une direction arbitraire, alors j'aurai perdu une partie de l'h�ritage. Ainsi de mon arm�e si ne s'�tablit point de l'un � l'autre la continuit� du contact qui fait de cette arm�e une dynastie sans rupture. Et certes, ils recevront les enseignements de leurs caporaux. Et, certes, ils subiront l'autorit� de leurs capitaines. Mais les mots dont disposent et caporaux et capitaines ne sont que r�servoirs infiniment insuffisants pour transmettre de l'un � l'autre un acquis qui ne peut pas se d�nombrer et ne s'exprime point en formules. Et qu'il n'est point possible de faire charrier par la parole ou par le livre. Car il s'agit d'attitudes int�rieures, et de points de vue particuliers, et de r�sistances, et d'�lans, et de syst�mes de liaison entre les pens�es et entre les choses� Et si je veux les expliquer ou les exposer je les d�monte en leurs parties et il n'en reste rien. Ainsi du domaine qui appelle l'amour et dont je n'aurai rien dit si j'ai parl� des ch�vres, des moutons, des demeures et des montagnes, et dont le tr�sor int�rieur ne se transmet point par la parole mais par la filiation de l'amour. Et d'amour en amour ils se l�guent cet h�ritage. Mais si vous rompez le contact une seule fois de g�n�ration en g�n�ration, alors meurt cet amour. Et si vous rompez une fois le contact entre les a�n�s et les cadets dans votre arm�e, alors votre arm�e n'est plus que fa�ade d'une maison vide et s'�boulera au premier coup, et si vous rompez le contact entre le meunier et son fils, alors vous y perdrez le plus pr�cieux du moulin et sa morale et sa ferveur et les mille coups de mains qui ne s'expriment pas et les mille attitudes qui se justifient mal par la raison mais qui sont � car il est plus d'intelligence enfouie dans les choses telles qu'elles sont que dans les mots � mais vous leur demandez de reb�tir le monde par la seule lecture du petit livre qui n'est qu'images et reflets inefficaces et vides devant la somme des exp�riences. Et vous faites de l'homme une b�te primitive et nue, ayant oubli� que l'humanit� dans sa d�marche est celle d'un arbre qui cro�t et se continue de l'un � travers l'autre, comme la puissance de l'arbre dure � travers ses n�uds et ses torsades et la division de ses branches. Et j'ai affaire � un grand corps et j'ignore, moi, ce que c'est que mourir quand je regarde du haut de ma cit�, car ici et l� tombent des feuilles, ici et l� naissent des bourgeons et cependant dure le tronc solide � travers. Mais par ces maux particuliers rien d'essentiel n'est l�s� et tu le vois, ce temple, continuer de se b�tir et ce grenier continuer de se d�verser et de se remplir, et ce po�me d'embellir, et de se lustrer l'�paulement courbe de la fontaine. Mais si tu s�pares les g�n�rations c'est comme si tu voulais recommencer l'homme lui-m�me dans le milieu de sa vie et, ayant effac� de lui tout ce qu'il savait, sentait, comprenait, d�sirait et craignait, remplacer cette somme de connaissances devenues chair par les maigres formules tir�es d'un livre, ayant supprim� toute la s�ve qui montait � travers le tronc et ne transmettant plus rien aux hommes que ce qui est susceptible de se codifier. Et comme la parole fausse pour saisir, et simplifie pour enseigner, et tue pour comprendre, ils cessent d'�tre aliment�s par la vie.
Mais moi je dis: il est bon de favoriser dans la cit� la gen�se des dynasties. Et si d'un petit groupe sont seuls tir�s mes gu�risseurs, mais disposant d'un h�ritage complet et non seulement de quelques mots, je disposerai en fin de compte de gu�risseurs de plus de g�nie que si j'�tends ma s�lection � tout mon peuple et engage les fils de soldats et de meuniers. Et ce n'est point que je brime les vocations, car ce tronc formera un noyau assez dur pour que j'y puisse greffer des branches �trang�res. Et ma dynastie absorbera et transformera en soi-m�me les aliments nouveaux que les vocations lui fourniront.
Car une fois de plus il me fut enseign� que la logique tue la vie. Et qu'elle ne contient rien par elle-m�me�
Mais ils se sont tromp�s sur l'homme les faiseurs de formules. Et ils ont confondu la formule qui est ombre plate du c�dre avec le c�dre dans son volume, son poids, sa couleur, sa charge d'oiseaux et son feuillage, lesquels ne sauraient s'exprimer et tenir dans le faible vent des paroles�
Car ceux-l� confondent la formule qui d�signe et l'objet d�sign�.
Ainsi m'apparut-il qu'il �tait vain et dangereux d'interdire les contradictions. Ainsi r�pondais-je � mes g�n�raux qui me venaient parler de l'ordre mais confondaient l'ordre qui est puissance avec l'arrangement des mus�es.
Car moi je dis que l'arbre est ordre. Mais ordre ici c'est unit� qui domine le disparate. Car cette branche-ci porte son nid d'oiseaux et cette autre ne le porte point. Car celle-ci porte son fruit et cette autre ne le porte point. Car celle-ci monte vers le ciel et cette autre penche vers le sol. Mais ils sont soumis, mes g�n�raux, � l'image des revues militaires et ils disent que sont en ordre les objets seuls qui ne diff�rent plus les uns des autres. Ainsi, si je les laissais faire, ils perfectionneraient les livres saints qui montrent un ordre lequel est sagesse de Dieu, en mettant en ordre les caract�res dont le premier enfant venu verrait bien qu'ils sont tous m�l�s. Ainsi, les A ensemble, les B ensemble, les C ensemble�, et ainsi disposeraient-ils d'un livre bien en ordre. Un livre pour g�n�raux.
Et comment supporteraient-ils ce qui ne peut se formuler ou n'a pas abouti encore, ou entre en contradiction avec une autre v�rit�? Comment sauraient-ils que, dans un langage qui formule mais ne saisit point, deux v�rit�s peuvent s'opposer? Et que je puis parler sans me contredire de la for�t ou du domaine, malgr� que ma for�t empi�te sur plusieurs domaines sans peut-�tre en couvrir un seul en totalit�, et mon domaine sur plusieurs for�ts sans qu'aucune peut-�tre y soit enti�rement contenue? Et l'un ne nie point l'autre. Mais voici que mes g�n�raux, s'ils c�l�brent les domaines, font trancher la t�te des po�tes qui chanteraient la for�t.