Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Toute autre pr�tention n'est que vent de paroles�
XXI
Et certes nous savons tous combien les raisonnements sont trompeurs. Ceux-l� que je regardais, les arguments les plus habiles et les d�monstrations les plus imp�rieuses n'entra�naient point leur conviction. �Oui, disaient-ils, tu as raison. Et cependant, je ne pense point comme toi�� Ceux-l�, on les disait stu-pides. Mais je compris qu'ils n'�taient point stupides mais, bien au contraire, les plus sages. Ils respectaient une v�rit� que les mots ne charriaient point.
Car les autres, ils s'imaginent que le monde tient dans les mots et que la parole d'homme exprime l'univers et les �toiles et le bonheur et le soleil couchant et le domaine et l'amour et l'architecture et la douleur et le silence� Mais moi j'ai connu l'homme en face de la montagne qu'il avait mission de saisir pellet�e par pellet�e.
Je pense certes que les g�om�tres, quand ils ont dessin� les remparts, tiennent dans les mains la v�rit� de leurs remparts. Et que l'on saura les construire selon leurs figures. Car il est des remparts une v�rit� pour g�om�tres. Mais quel g�om�tre comprend les remparts dans leur importance? O� lisez-vous dans leurs dessins que les remparts constituent une digue? Qui vous permet de les d�couvrir semblables � l'�corce du c�dre � l'int�rieur de laquelle s'�difie la cit� vivante? O� voyez-vous que les remparts sont �corce pour la ferveur et qu'ils permettent l'�change des g�n�rations en Dieu dans l'�ternit� de la forteresse? Ils y voient pierre, ciment et g�om�trie. Et certes les remparts sont pierre, ciment et g�om�trie. Mais ils sont �galement les ma�tres couples d'un navire et l'abri pour les destin�es particuli�res. Et je crois, moi, d'abord aux destin�es particuli�res. Non point mesquines d'�tre si limit�es. Car cette fleur unique c'est la fen�tre ouverte sur la connaissance du printemps. C'est le printemps devenu fleur. Car n'est rien pour moi un printemps qui n'aurait point form� de fleurs.
Non point important peut-�tre, en v�rit�, l'amour de cette �pouse qui attend le retour de l'�poux. Non point tellement important la main qui agite avant le d�part. Mais signe de quelque chose d'important. Non point tellement important la lumi�re particuli�re qui brille � l'int�rieur du rempart comme la lanterne d'un navire, voil� cependant une vie �close dont je ne sais pas mesurer le poids.
Les remparts lui servent d'�corce. Et cette cit� est larve contenue dans sa gaine. Et cette fen�tre: une fleur de l'arbre. Et derri�re cette fen�tre peut-�tre un enfant p�le qui boit encore son lait et ne conna�t point sa pri�re et joue et balbutie, mais sera conqu�rant de demain et fondera des villes nouvelles qu'il accro�tra de leurs remparts. Et voil� la graine de l'arbre. Plus important, moins important, comment saurais-je? Et cette question pour moi n'a point de sens � car l'arbre, je l'ai dit, il ne faut point le diviser pour le conna�tre.
Mais quel g�om�tre conna�t ces choses? il croit comprendre les remparts puisqu'il les b�tit. Il croit que sa g�om�trie contient tout entiers les remparts puisqu'il suffit de l'imposer au ciment et � la pierre pour que la ville se fortifie. Mais il est autre chose qui les domine et si je d�sirais montrer ce qu'est un rempart en v�rit�, je vous r�unirais autour de moi et, d'ann�e en ann�e, vous apprendriez � les d�couvrir sans jamais �puiser le travail car il n'est point de mot pour les contenir dans leur essence. Et je n'en montre que des signes comme en est signe la g�om�trie mais aussi ces bras de l'�poux autour de l'�pouse, laquelle est enceinte, lourde d'un monde, et qu'ils prot�gent.
Comme celui-l� qui vient avec ses pauvres mots montrer � l'autre qu'il a tort d'�tre triste, et o� voyez-vous que l'autre est chang�? Ou qu'il a tort d'�tre jaloux ou tort d'aimer? Et o� voyez-vous que l'autre gu�rit de l'amour? Les mots essaient d'�pouser la nature et de l'emporter. Ainsi j'ai dit �montagne� et j'emporte la montagne en moi avec ses hy�nes et ses chacals et ses ravins pleins de silence et sa mont�e vers les �toiles jusqu'aux cr�tes mordues par les vents� mais ce n'est qu'un mot qu'il faut remplir. Et quand j'ai dit rempart il faut aussi remplir. Et les g�om�tres y ajoutent quelque chose, et les po�tes et les conqu�rants et l'enfant p�le et la m�re qui, gr�ce � eux, peut s'occuper de souffler sur la braise pour r�chauffer le lait du soir sans que le carnage la vienne distraire. Et s'il m'est possible de raisonner sur la g�om�trie des remparts comment raisonnerais-je sur ces remparts eux-m�mes que mon langage ne sait point contenir? Car ce qui est vrai d'un signe est faux d'un autre.
Pour me montrer la ville, on me conduisait quelquefois sur le sommet d'une montagne. �Regarde-la, notre cit�!� me disait-on. Et j'admirais l'ordonnance des rues et le dessin de ses remparts. �Voil�, disais-je, la ruche o� dorment les abeilles. Au petit jour elles se r�pandent dans la plaine dont elles sucent les provisions. Ainsi les hommes cultivent et ils r�coltent. Et des processions de petits �nes ram�nent vers les greniers et les march�s et les r�serves le fruit du travail du jour� La cit� r�pand ses hommes dans l'aube puis les rentre en soi avec leurs fardeaux et leurs provisions pour l'hiver. L'homme est celui-l� qui produit et qui consomme. Ainsi le favoriserai-je en �tudiant avant tout ses probl�mes et en administrant la fourmili�re.�
Mais d'autres pour me montrer leur ville me faisaient traverser le fleuve et l'admirer de l'autre rive. Je d�couvrais donc, de profil sur la splendeur du cr�puscule, ses maisons, les unes plus hautes, les autres moins hautes, les unes petites, les autres grandes, et la fl�che des minarets accrochant comme des m�ts la fum�e de nuages pourpres. Elle se r�v�lait � moi semblable � une flotte en partance. Et la v�rit� de la ville n'�tait plus ordre stable et v�rit� de g�om�tre, mais assaut de la terre par l'homme dans le grand vent de sa croisi�re. �Voil�, disais-je, l'orgueil de la conqu�te en marche. A la t�te de mes cit�s je placerai des capitaines, car c'est de la cr�ation que l'homme tire d'abord ses joies et du go�t puissant de l'aventure et de la victoire.� Et ce n'�tait ni plus vrai ni moins vrai, mais autre.
Certains, cependant, pour me faire admirer leur ville m'entra�naient avec eux � l'int�rieur de leurs remparts et me conduisaient d'abord au temple. Et j'entrais, pris dans le silence et l'ombre et la fra�cheur. Alors je m�ditais. Et ma m�ditation me paraissait plus importante que la nourriture ou la conqu�te. Car je m'�tais nourri pour vivre, j'avais v�cu pour conqu�rir, et j'avais conquis pour revenir et m�diter et me sentir le c�ur plus vaste dans le repos de mon silence. �Voil�, disais-je, la v�rit� de l'homme. Il n'existe que par son �me. A la t�te de ma cit� j'installerai des po�tes et des pr�tres. Et ils feront s'�panouir le c�ur des hommes.� Et ce n'�tait ni plus vrai ni moins vrai mais autre�
Et maintenant, dans ma sagesse, si j'use du mot �ville� je ne m'en sers point pour raisonner mais pour sp�cifier simplement tout ce dont elle charge mon c�ur et que l'exp�rience m'en a enseign�, et ma solitude dans ses ruelles, et le partage du pain dans ses demeures, et sa gloire de profil dans la plaine, et son ordre admir� du haut des montagnes. Et bien d'autres choses que je ne sais dire ou auxquelles je ne songe point dans l'instant. Et comment userais-je du mot pour raisonner puisque ce qui est vrai d'un signe est faux d'un autre�
XXII
Mais par-dessus tout il m'apparut quelque chose d'imp�rieux en ce qui concerne l'h�ritage des hommes, h�ritage que de g�n�ration en g�n�ration ils se transmettent l'un � l'autre, car si, dans le silence de mon amour, je vais lentement par la ville et regarde celle-l� qui parle au fianc� et lui sourit avec une crainte tendre, ou celle-ci qui attend le retour du guerrier, ou cette autre qui r�primande sa servante, ou celui-l� qui pr�che la r�signation ou la justice, ou celui-l� qui divise la foule, se dresse dans sa vengeance et prend la d�fense du faible, ou cet autre simplement qui sculpte son objet d'ivoire et le recommence et pas � pas se rapproche d'une perfection qui est en lui. Si je consid�re ma ville quand elle s'endort et fait ce bruit qui va mourant comme celui d'une cymbale que l'on a frapp�e et qui r�sonne encore et qui s'apaise comme si le soleil l'avait agit�e, de m�me qu'il agite un essaim d'abeilles, puis vient le soir qui lasse leurs ailes et rentre le parfum des fleurs, et il n'est plus pour les guider de sillages dans le lit des vents. Quand je vois s'�teindre ces lumi�res et tous ces feux s'endormir sous la cendre, chacun ayant rentr� son bien, qui sa moisson au fond des granges, qui ses enfants qui jouaient sur le seuil, qui son chien ou son �ne, qui son tabouret de vieillard, quand enfin ma ville repose rang�e comme un feu sous la cendre, et que toutes les r�flexions, toutes les pri�res, tous les projets, tous les �lans, toutes les craintes, tous les mouvements du c�ur pour saisir ou pour rejeter, tous les probl�mes non r�solus qui attendent leurs solutions, toutes les haines qui ne tueront point avant le jour, toutes les ambitions qui ne d�couvriront rien avant l'aube, toutes les pri�res qui liaient l'homme � Dieu r�serv�es, inutiles comme des �chelles dans le magasin, sont en sursis et comme morts mais non �teints puisque ce gigantesque patrimoine, qui ne sert de rien dans l'instant, n'est point perdu, mais r�serv� et report�, et que le soleil d�s qu'il agitera l'essaim le rendra comme un h�ritage, et que chacun reprendra sa recherche, sa joie, sa peine, sa haine ou son ambition, et que ma colonie d'abeilles retournera � ses chardons et � ses lis, alors je me demande: qu'est-il de ces greniers d'images?�